vendredi 31 janvier 2014

Dans le sillage des Dhows



Journal de la mer d’Arabie, du Yémen à l’Inde, dans le sillage des Dhows. De Claire et Reno Marca, 39 €, éditons de la Martinière.


Le journal de la mer d’Arabie, du Yémen à l’Inde de Claire et Reno Marca est un superbe journal de voyage écrit par Claire, allié à un journal d’artiste avec dessins, aquarelles et photographies par Reno. C’est aussi un peu le journal du matin ou les infos à la radio avec des noms qui reviennent souvent à la une de notre actualité avec : Al-Qaïda, les pirates somaliens, Dubaï est sa démesure et puis la géopolitique, la misère du monde et l’émergence simultanée de nouveaux acteurs sur fond de mondialisation des marchandises et de leur transit… Le voyage de Claire et Reno a duré six mois, mais dans leur avancée chronologique et géographique, c’est plusieurs siècles qu’ils ont franchis. Ce beau livre récompensé à Hendaye par le prix Pierre Loti 2013 tire parti de toutes les ressources d’un montage multimédia où l’écriture, les dessins, les photos, les cartes font l’objet d’une mise en page exceptionnelle, éditée en grand format.


En couple en voyage comme dans la vie, Claire et Reno Marca racontent au fil des pages leur quête dans le sillage des « dhows », ces énormes bateaux en bois, aussi appelé « boutres », qui aujourd’hui encore assurent le transport marchand d’une rive à l’autre de la mer d’Arabie. Le voyage commence par le Yémen, le pays de la reine de Saba, qui n’est plus « la terre des deux paradis », mais la nouvelle base pour Al-Qaïda... Cependant aujourd’hui comme hier, peu de choses ont changé au Yémen et le siècle n’a pas encore imprimé son empreinte, ses maisons traditionnelles parfois séculaires, jusque dans les villes anciennes (Saana) y sont des bâtisses couleur pain d’épice, glacé au sucre, un décor au pied duquel les «femmes sont des ombres pressées que suit leur voile fluide » tandis que les hommes arborent « la jambiya », une dague traditionnelle, à la ceinture. A la croisée de l’Europe, de l’Afrique et de l’Asie, le Yémen, dont l’encens est encore l’emblème, a été pendant des millénaires une terre de négoce pour les caravaniers et les marchands. Au large du Yémen, c’est l’île de Socotra, qui intéresse plus particulièrement Claire et Reno Marca, un « confetti » au milieu de la mer, avec sa biodiversité rare, près de 800 plantes et animaux endémiques que les naturistes du monde entier viennent voir. Dans cette île, seconde biosphère du monde après les Galápagos, le dragonnier ou « dragon blood » arbre préhistorique typique et comme surnaturel jouxte les houppiers, les adeniums, les «roses du désert ».

Mais passer d’un pays à un autre c’est parfois, passer brutalement d’un monde pastoral, assujetti aux lois de la nature, à une ville cosmopolite comme Salalah, deuxième ville du Sultanat d’Oman, plus de 200 000 habitants, où le béton est souverain et où le 4x 4 est la nouvelle monture. Faute d’autorisation d’embarquement sur bateau, c’est l’avion qui abolit la continuité du voyage que nos voyageurs empruntent non sans réticence, histoire d’illustrer que le voyage c’est aussi une réflexion sur l’hégémonie administrative planétaire qui d’une main accorde un ticket et de l’autre somme de partir à une date fixe sous peine de tracasseries. Et il en va pour nos globe-trotters comme pour tout le monde, depuis le 11 septembre, l’escalade sécuritaire a fait de la suspicion une rengaine universelle et des océans des territoires hermétiques, à commencer par la mer d’Arabie…

Après le Sultanat d’Oman, c’est à Dubaï que Claire et Reno atterrissent, une ville qui égrène les exploits : plus de 50 km, où l’on ski en plein désert, cisèle des jardins verdoyants, élève des tours à plus de 828 mètres, brave la géographie en édifiant la terre sur la mer, et où on illumine la nuit pour que le jour ne cesse jamais... On est loin du Yémen et de ses femmes qui marchent des kilomètres pour trouver de l’eau et où les hommes partagent leur toit avec les bêtes... Et pourtant, Dubaï, c’est aussi en marge de ses records spectaculaires et surtout, en ce qui concerne le propos de Claire et Reno, une flotte incroyable de bateau, avec ses dockers et ses marins d’Afrique, d’Iran, d’Inde, qui parlent le farsi, l’arabe, l’urdu, le somali ou l’anglais avec autant de façons différentes de nommer dans leur langue le « dhow », bateau mythique. Tandis que Dubaï, c’est aussi des rues embouteillées et chaotiques d’une population hétéroclite et en transit de milliers d’ouvriers, de manœuvres, de petites mains pour les travaux subalternes ou qui tiennent et animent des gargotes, bazars et fish markets populaires. Cependant la crise financière est là, elle a étranglé l’élan de construction, de nombreux entrepreneurs se sont enfuis craignant la prison pour les impayés.

La difficulté du voyage, c’est aussi les procédures insurmontables pour un visa, quand il faut remplir pas moins de 17 documents pour partir en bateau, car la menace terroriste et les pirates est omniprésente en mer d’Arabie, partis de Dubaï pour Mumbay  en cargo, claire et Reno ne pourront guère profiter des escales (Pakistan). Le voyage est draconien au niveau de la sécurité. Autrefois cantonnés au golfe d’Aden, les forbans s’aventurent jusqu’aux Caraïbes et aux Maldives, au sud de l’Inde et ils n’hésitent pas à s’en prendre aux cargos qui rentrent de Chine.

La traversée de la mer d’Arabie impose aux navires des règles strictes, basées sur l’utilisation du rail de transit sécurisé du golfe d’Aden (20% du trafic maritime mondial). Là, les navires se suivent en groupe après s’être signalés aux forces navales patrouillant dans la région. En dehors de ce corridor, ils s’exposent à un risque élevé d’attaques commises par les pêcheurs somaliens miséreux reconvertis en brigands lourdement armés. Pour se protéger de l’abordage, certains cargos ceinturent leur coque de fils barbelés, parfois électrifiés en s’équipant de lances incendie. Claire et Reno doivent, pour sortir sur le pont, être accompagnés, équipés de talkie-walkie, à 18h30, toutes les portes sont verrouillées et l’accès à l’extérieur interdit à quiconque. A bord, un livret détaille les consignes à suivre en cas d’assaut ou de prise d’otage. Autant de risques qui ne se concrétiseront pas…

  Reno et Claire Marca, oct 2013
C’est donc à Bombay, ou plutôt Mumbay (depuis 1995) en Inde que nos voyageurs débarquent, une ville plus cosmopolite et vivante que Delhi, qui était à l’origine composée de 7 îles réunies pour former la seconde grande ville du pays. L’aride Yémen du début du voyage, laisse maintenant place à la mousson et ses pluies diluviennes… Mais c’est bien là, en Inde et à Kerala que l’on construit les dhows, bateaux en bois ou boutre, aujourd’hui encore, et toujours de plus en plus grands. Ils peuvent faire plus de 2000 tonnes, parfois 2500, pour 50 mètres de long. Pour Reno et Claire, la fabrication d’embarcation en bois d’une telle envergure est une formidable résistance à l’industrialisation massive et où la main de l’homme est un outil précieux. Mais pour combien de temps encore ?

Le voyage de Claire et Reno est celui d’un monde déjà en mutation, il n’est déjà plus ce qu’il a été, de là une charge de mélancolie qui fait aussi le charme, la pertinence et l’atout, de cet album de souvenirs, maillon entre hier et demain sur fond de mondialisation inexorable.

Marie-Claude Jarrias

lundi 27 janvier 2014

Sémantique "façon préhistoire"

"Comprendre n'est pas nécessaire. Il est possible de vivre sans comprendre la vie et sans l'étudier, il est possible de communiquer sans comprendre la communication et sans l'étudier. L'intelligence et son produit, un produit historiquement très récent, la science, ne sont pas des nécessités inséparables de l'être. Mais une fois que l'on a choisi non seulement de vivre mais aussi de comprendre, une fois qu'on a choisi de refuser la voie de la solitude et de la schizophrénie, que l'on confirme le choix accompli il y a des centaines de millions d'années par les hommes, lorsqu'ils ont commencé à parler, et que l'on choisit en outre la voie de l'intelligence et de la raison, la construction d'une théorie intégrale de la communication devient une obligation à laquelle une culture ne peut se soustraire sans renier les choix fondamentaux sur lesquels elles s'édifie. Et puisque communiquer ne consiste pas à aligner des formes acoustiques par plaisir, mais des formes acoustiques qui remplissent les fonctions de signaux, qui communiquent quelque chose (et c'est précisément cela, le langage), on voit mal comment on pourrait raisonnablement soutenir que l'étude et la compréhension des langues doivent être restreintes à la simple analyse des formes. Non plus au nom d'une argumentation plus ou moins brillante, mais au nom de tous ceux qui ont parlé et qui parlent, et au nom de l'intelligence de l'homme, nous pouvons et nous devons  demander à la linguistique de ne pas se limiter à ne considérer que les aspects extrinsèques des phénomènes qu'elle étudie."  
Tullio de MAURO, Une introduction à la sémantique, page 142-143, Payot, Paris, 1969.

vendredi 17 janvier 2014

Ayaï !


Bonjour Aï
Ca me fait plaisir d'avoir de vos nouvelles.

Dernièrement je pensais à vous, j'avais l'intention d'aller à la Comédie Française (pour Feydeau) et je me souvenais de notre sortie ensemble. Je vais y retourner bientôt. Pendant cette semaine de vacances, je suis allée à plusieurs exposition :
Félix Valloton au Grand Palais (meilleure expo)...


Frida Kahlo et Diego Riviera, artistes Mexicains, au Musée de l'Orangerie (où j'ai revu les Nymphéas de Claude Monet)...
Les Peintres victoriens anglais "Désirs et voluptés" au Musée Jacquemart et aussi le peintre allemand Hundertwasser, il a construit des maisons avec des arbres qui sortent des fenêtres et sur les toits. Et encore d'autres expo... de photographie, Paris industriel, Brassaï, etc.

C'est bien de continuer vos recherche sur...

Moi, j'ai fini mon travail sur le Peintre épistolier Gaston Chaissac...

 Et puis, en clin d’œil, comme vous, parce que nous avons du "aïe" dans nos nom (enfin c'est plutôt du Yaïa pour moi, mais je le ressens comme ça...), je me permets de vous signaler le livre d'Hélène Cixous "Ayaï ! le cri de la littérature" .... ;-)  Il y a une interview où elle parle de son livre sur France Culture...

Je vous souhaite de très bonnes fêtes de fin d'année.

Avec mes meilleurs vœux pour 2014.
Bien cordialement.
          Marie-Claude Jarrias   (29-12-13)

jeudi 9 janvier 2014

mardi 31 décembre 2013

Dernier regard en arrière
 Sourire dans le rétroviseur, d'un côté de l'autre 2013..

mercredi 11 décembre 2013

Matins d'Altitude de Claire Chastan


En avant post des Préalpes, la Lance est un haut et abrupt relief de la Drôme Provençale, au pied de duquel les entrelacs sinueux des routes relient les bourgs de Dieulefit, Grignan, Valréas et Nyons. Tandis que c’est l’été, en bas, ce n’est encore que trop l’hiver là-haut, il en est de la Lance comme du géant mont Ventoux, érigé en vis-à-vis, où parfois sur ses flancs des naufragés, surpris par la montagne peuvent témoigner de rigueurs inattendues…

L’auteur de Matins d’altitude : Claire Chastan, comme son héroïne transparente ‘Clara’, cultive la lavande et élève des vaches allaitantes sur la Lance, où dès le mois de mai, les pâturages raclés par les bêtes, déjà jaunis et épuisés par l’été trop précoce, imposent une estive en alpage d’altitudes sur les pelouses sommitales. Le travail de Claire-Clara consiste à vérifier le sel, la distribution des grains, l’alimentation de l’impluvium qui récupère l’eau des pluies, au bout d’un tuyau, auprès duquel un verre attend pour celui qui a soif…

En une prose sobre et limpide comme le prénom de son auteur, le récit avance et s’élève en altitude, au bord des abîmes et des pierriers où, sous les pas de Clara, les pierres roulent déboulent, dégringolent et s’entrechoquent, jusqu’à un peu plus bas, entraînées vers le fonds du ravin. La montagne y est architecturée de raidillons qui s’apparentent à des escaliers qui mènent à des « amphithéâtres d’herbes », traversés d’éboulis qui débouchent là-haut, sur la crête, tel un balcon, en surplomb d’abyssales falaises tournées vers les Préalpes et le Diois lointain « baigné de sonnailles qui teintent éparses, dispersées par la bise qui fait mentir les distances »...

En ce relief qui est autant celui de la Lance que celui d’un autre monde, où aveuglés de lumière blanche, tous les souvenirs se confondent : tragédies de la Grèce antique, vestiges gothique d’un moyen Âge imaginaire érigé de remparts, chemins de ronde et donjons dans le roc. Dans Matins d’altitude de Claire Chastan, il y a de l’implicite poétique et de l’explicite livresques, quand les hauteurs riment avec les auteurs les mieux partagés, lorsqu’au détour d’un sentier l’envol de deux perdrix se superpose aux bartavelles mémorables de Pagnol (on sait que le grand-père Pagnol de Marcel était boulanger à Valréas, issu d’une famille de ce terroir) et puis Gargantua, aussi, qui dans son tour de France, selon Rabelais, aurait fait naître des rivières en soulageant sa vessie, en façonnant tel col entre deux montagnes en s’asseyant dessus…

En ses chroniques terre à terre qui touchent le ciel, Claire Chastan éclaire les reliefs  et les saisons de la Lance, comme autant de facettes d’un même motif toujours recommencé, à la fois compact et multiple, qui se dévoilent selon, microcosme, macrocosme, en contenant tout l’univers, vision panoramique qui nous englobe par-delà le local. Le caractère universel et intemporel du cadre, n’est pourtant pas dénué de menaces diffuses et omniprésentes : le réchauffement du climat, le loup, prédateur autrefois chassé (désormais redevenu réalité au seuil de nos villages), les avions avec qui les montagnes partagent dorénavant le ciel, sans parler de la bêtise des hommes… Du point de vue de l’écriture, alors que le lecteur pouvait se croire indéfiniment suspendu entre poésie et récit de vie, il se retrouve pris, surpris dans le suspense abruptement précipité, d’un drame pourtant annoncé, mais que, aveugle, sourd, réfractaire à l’idée du malheur et de la fatalité, il était impossible de voir ni d’entendre distinctement... Aussi il ne nous revient pas de révéler la fin du livre, fin surprenante et nécessaire, à la fois banale et effroyable comme dans les tragédies, métaphore ou mise en garde de quelque chose de plus grand qui nous dépasse, nous humain.

Après quelques publications modestes et toujours modestement publiée chez un tout petit éditeur local, blotti au pied de la Lance, Claire Chastan a écrit avec Matins d’altitude, un grand livre qui ni paraît pas, à la fois discret et puissant, un livre métaphysique, démiurgique même, en ce qu’il change définitivement l’horizon et la forme des montagnes d’ici et d’ailleurs, vues depuis la terre... Un livre à retrouver chez nos libraires et nos maisons de presse.

Marie-Claude Jarrias

Café littéraire à Grignan, samedi 14 décembre à 18h30, avec Claire Chastan, pour son livre Matins d'altitude, chroniques, des Éditions Les Trois Platanes, rencontre animée par Emma Marcdargent. Chez Colophon, maison du Bailli, 26230, tel 04 75 46 57.

Editions troisplatanes : http://troisplatanes.wordpress.com/ 

lundi 11 novembre 2013

Emile Loubet Président diplomate

Une histoire en carte postale

Ce n’était pas prévu, Émile Loubet se retrouve propulsé : Président de la République...



Cet homme sans histoire, aussi prédictible que les arrêts en gare du chemin de fer, avait au cours de sa vie accédé à tous les échelons législatifs, tous sauf un. À 60 ans, à la veille de décrocher son wagon et rentrer dans sa Drôme natale, suite à la mort soudaine de Félix Faure, cet ancien ministre et président du Sénat est élu à l’Élysée, le 18 février 1899. Sans attendre, Émile Loubet change de train et prend les manettes de la locomotive de l’Histoire en marche. Président de la République, il a eu la lourde charge d’essuyer et résorber les contre coups féroces de l’affaire Dreyfus. En occupant la plus haute fonction de l’État qu’il représente, il révèle des aptitudes d’envergure et tient le cap, dans un pays désuni, difficile à gouverner (séparation de l’église et de l’état), cerné par une Europe morcelée en autant de royaumes et empires rivaux avec pour chacun des intérêts divergents et des zones d’influences qui s’étendent de part et d’autre du globe. En sa fonction, un septennat durant, Émile Loubet aura tenu tête à tous les ennemis de la République que l’on atteint en l’atteignant.

Loubet en coq gaulois
À une époque où les homologues du Président de la République française sont encore des Reines ou Rois, Empereurs ou Tsars, Émile Loubet mène une politique active d’apaisement de la nation et de pacification envers l’étranger. Tout en désamorçant les provocations intérieures (remous monarchistes et nationalistes anti-dreyfusards) et extérieures (Allemagne), il conduit et renforce une politique d’entente, il reçoit les puissants d’Europe et du monde à l’Élysée et il voyage en Angleterre, en Espagne et en Italie, mais aussi en Russie… En son rôle, Émile Loubet est l’interlocuteur privilégié vis-à-vis des autres pays en vertu des prérogatives présidentielles, apanage du Président, tel que défini au sein de la Troisième République. À l’issue de son septennat, en 1906, Émile Loubet est le premier Président à terminer son mandat en transmettant sa position à son successeur, mais surtout, les traités de la Triple Entente qu’il a signés ne seront jamais remis en question et prendront effet lors de la Première Guerre mondiale en déterminant le camp des forces en présence.


C’est dire si à la veille du centenaire de la Première Guerre mondiale, l’exposition ambitieuse et didactique de Montélimar répartie sur trois étages : "Émile Loubet voyages d'un Président diplomate", consacrée à la politique étrangère sous la présidence d'Émile Loubet est, au regard des prochaines commémorations de la guerre de 14-18, d’une absolue pertinence ! Sachant que les deux premiers niveaux du musée sont réservés à la présentation des relations diplomatiques du Président, avec une partie consacrée à la politique, à travers la caricature publiée sur cartes postales et la presse satirique. Le dernier étage touche aux voyages et réceptions dans son aspect organisationnel et protocolaire : programme, menus, cadeaux, produits dérivés...

Loubet animal king
L’action diplomatique est le domaine de prédilection du Président sous la Troisième République, celui qu’Émile Loubet  investit et appui de toute la symbolique et la dignité de sa fonction n’en déplaise aux caricaturistes. C’est toutefois une curieuse exposition qui attend le visiteur, essentiellement basée (mais pas exclusivement) sur des cartes postales anciennes de caricature, donc critiques par définition, mais qui paradoxalement abondent à souligner, en quelques traits bien brossés, la situation centrale et active, parfois délicate de la France à travers le Président Loubet, dans une Europe désaccordée.

La danse des œufs
Histoire de le rappeler, la carte postale est nouveau mode de communication, elle apparaît dès le décret qui met fin au monopole de l’administration des postes en 1875, où elle connaît un essor fulgurant (la tarification restant dépendante du nombre de mots jusqu’en 1904). Notamment avec l’Affaire Dreyfus, les premières caricatures sur cartes postales commencent à entretenir un champ de contestations. Elles illustrent les opinions divergentes, voire frondeuses, des dessinateurs ou de leurs commanditaires. Ce sont toujours des dessins narratifs qui dominent, les sujets politiques étant encore grandement monopolisés par la presse illustrée.

The cake walk
À partir de 1899, avec l’élection d’Émile Loubet, des remugles d’oppositions frontales agitent Paris avec, avec une tentative de coup d’État par le député Déroulède lors de l’enterrement de Félix Faure, les premières cartes politiques à caractère satiriques apparaissent, à l’initiative des partis hostiles, où Émile Loubet est une cible privilégiée, tous azimuts, tous sujets confondus ; rien lui n’est épargné à commencer par ce qui touche à la politique intérieure et extérieure, inclus les actions et les voyages du Président à l’étranger. Critiques ou plaisamment anecdotiques, des centaines de cartes ou séries éditées à faibles tirages et bas prix, essaiment et circulent afin d’influencer les opinions. Ces cartes pittoresques, souvent en couleurs, résument toute cette époque fin XIXe et début XXe siècle, elles sont parfois animées avec d’ingénieux  dispositifs à tirette (comme « la danse du Cake-Walk ») réalisés par une main-d’œuvre bon marché.

Musée des horreurs par Victor Lenepveu
Même si Émile Loubet a eu des raisons de déplorer les caricaturistes, il se reste que les artistes de cette époque ont eu recourt à d’intéressantes simplifications pour une histoire complexe. Curieusement ces détracteurs d’hier se retrouvent, dans le cadre de notre exposition, auteurs d’efficaces raccourcis ou résumés de la grande histoire, où pour pasticher certaines accroches en matière éditoriale, c’est un peu l’histoire en s’amusant… même si pour paraphraser l’affiche (présente à l’expo) de Victor Lenepveu et sa série typique de caricatures, c’est aussi un « Musée des horreurs » ! Car les ellipses de cette histoire sont souvent opérées au détriment de l’image ou figure présidentielle, malmenée plus souvent qu’à son tour, mais on dira que c’est la loi du genre qui veut ça…

Loubet, qui fut une des personnalités les plus caricaturées de son temps, a pu certes déplorer ces représentations irrespec-
tueuses, non sans raison, puisque ces cartes sont restées longtemps des pièces à charge d’un bilan stigmatisant. Cependant cette exposition permet aussi de reconnaître à Loubet, c’est tout à son mérite, des facultés de tolérance et de magnanimité, puisqu’il n’a jamais eu la tentation de remettre en cause l’usage de la liberté de la presse qui bénéficie avec son mandat, sous son septennat, d’une permissivité inouïe, qui contrebalance les répressions sanglantes qui appartiennent à l’histoire des opinions et de la liberté d’expression. On sait que peu de temps encore, avant Loubet, les lois dites « Scélérates » encadraient très rigoureusement les libelles ou délits d’opinions anarchistes, par de lourdes sentences : prison à vie, déportation et surtout… la peine de mort.

Au seuil du XXe siècle, au temps des attelages de chevaux, les voyages d’envergure sont facilités par le réseau de chemin de fer et des voies navigables. Soucieux de servir son pays durant tout son septennat, le Président Émile Loubet se prête de bonne grâce au protocole diplomatique qui est partie intégrante de sa fonction. À son tour, la carte postale officielle devient même un produit dérivé, outil de promotion, éditée pour l’occasion lors des réceptions et voyages du Président. Mais où qu’il soit, en ses missions au sommet, Émile Loubet n’oublie pas pour autant son pays de Montélimar. Avec les caricaturistes, l’anecdote locale jouxte la grande histoire, à travers un Président Loubet mis en scène de façon récurrente en train de régaler ses homologues de… nougat, cadeau présidentiel par excellence, non, éloigné d’une étymologie fantaisiste (ou pas) qui associe la friandise à l’exclamation : «Mais tu nous gâtes !». Aux antipodes des Palais d’Angleterre, de Russie (accessible par la Baltique pour contourner l’Allemagne), des châteaux d’Espagne ou des palaces d’Italie, ou même les tentes Berbères d’Algérie, pour ses voyages à caractères privés, le Président n’aimait rien moins que rentrer aussi souvent que possible dans sa bonne ville de Montélimar, en son pays de la Drôme du Sud, où Émile a encore sa mère, dans sa ferme natale de Marsanne jusqu’en 1905.

Danse du nougat
Au terme de son mandat en février 1906, Émile Loubet se retire du monde politique, où il vit encore de nombreuses années, jusqu’en 1929, en gentleman-farmer, dans son château récemment acquis à la Bégude de Mazenc sur Roubion, à mi-chemin de Marsannes, Montélimar et Grignan où vit son frère médecin. Il garde toutefois une adresse parisienne, non loin du Panthéon, rue Dante, un appartement bourgeois dans un immeuble haussmannien qu’il loue à un notaire de Donzère, car son plus jeune fils n’a pas fini ses études. En février 1906, sept ans jour pour jour après son élection, arrivé à bon port, si l’on peut dire, Émile Loubet passe les pouvoirs à son successeur Armand Fallière. Invité quelques jours après à un banquet Républicain de la Drôme à Paris, 340 convives, 700 personnes sont présentes, Émile prononce ces mots qui en passent par une métaphore du voyage :
« Vous me voyez à la fois heureux et confus ; heureux de me trouver au milieu de mes compatriotes et amis de la Drôme, confus de vous entendre dire beaucoup de choses trop élogieuses pour moi. Oui, heureux, je suis, après sept années, d’être revenu dans la Drôme… à Paris. Il me semble que j’ai fait un rude voyage, mais les souvenirs lointains me permettent d’en oublier certaines péripéties… » 

Marie-Claude Jarrias



Exposition: "Émile Loubet voyages d'un Président diplomate" (2013) à voir au Musée de la Ville, Musée de la Miniature (face à la poste), 19, rue Pierre Julien, 26200 Montélimar. Tél :04 75 53 79 24. Ouvert en Juin, juillet, août : tous les jours, de 11h à 18h. Septembre à décembre : du mercredi au dimanche de 14h à 18h.