Journal de la mer d’Arabie, du Yémen à l’Inde, dans le
sillage des Dhows. De Claire et Reno Marca, 39 €, éditons de la Martinière.
Le journal de la mer d’Arabie, du Yémen à l’Inde de Claire
et Reno Marca est un superbe journal de voyage écrit par Claire, allié à un journal
d’artiste avec dessins, aquarelles et photographies par Reno. C’est aussi un
peu le journal du matin ou les infos à la radio avec des noms qui reviennent souvent à la une de notre
actualité avec : Al-Qaïda, les pirates somaliens, Dubaï est sa démesure et
puis la géopolitique, la misère du monde et l’émergence simultanée de nouveaux
acteurs sur fond de mondialisation des marchandises et de leur transit… Le
voyage de Claire et Reno a duré six mois, mais dans leur avancée chronologique
et géographique, c’est plusieurs siècles qu’ils ont franchis. Ce beau livre récompensé
à Hendaye par le prix Pierre Loti 2013 tire parti de toutes les ressources d’un
montage multimédia où l’écriture, les dessins, les photos, les cartes font
l’objet d’une mise en page exceptionnelle, éditée en grand format.
En couple en voyage comme dans la vie, Claire et Reno Marca racontent au fil des pages leur quête dans le sillage des « dhows », ces énormes bateaux en bois, aussi appelé « boutres », qui aujourd’hui encore assurent le transport marchand d’une rive à l’autre de la mer d’Arabie. Le voyage commence par le Yémen, le pays de la reine de Saba, qui n’est plus « la terre des deux paradis », mais la nouvelle base pour Al-Qaïda... Cependant aujourd’hui comme hier, peu de choses ont changé au Yémen et le siècle n’a pas encore imprimé son empreinte, ses maisons traditionnelles parfois séculaires, jusque dans les villes anciennes (Saana) y sont des bâtisses couleur pain d’épice, glacé au sucre, un décor au pied duquel les «femmes sont des ombres pressées que suit leur voile fluide » tandis que les hommes arborent « la jambiya », une dague traditionnelle, à la ceinture. A la croisée de l’Europe, de l’Afrique et de l’Asie, le Yémen, dont l’encens est encore l’emblème, a été pendant des millénaires une terre de négoce pour les caravaniers et les marchands. Au large du Yémen, c’est l’île de Socotra, qui intéresse plus particulièrement Claire et Reno Marca, un « confetti » au milieu de la mer, avec sa biodiversité rare, près de 800 plantes et animaux endémiques que les naturistes du monde entier viennent voir. Dans cette île, seconde biosphère du monde après les Galápagos, le dragonnier ou « dragon blood » arbre préhistorique typique et comme surnaturel jouxte les houppiers, les adeniums, les «roses du désert ».
Mais passer d’un pays à un autre c’est parfois, passer
brutalement d’un monde pastoral, assujetti aux lois de la nature, à une ville
cosmopolite comme Salalah, deuxième ville du Sultanat d’Oman, plus de
200 000 habitants, où le béton est souverain et où le 4x 4 est la nouvelle
monture. Faute d’autorisation d’embarquement sur bateau, c’est l’avion qui
abolit la continuité du voyage que nos voyageurs empruntent non sans réticence,
histoire d’illustrer que le voyage c’est aussi une réflexion sur l’hégémonie
administrative planétaire qui d’une main accorde un ticket et de l’autre somme
de partir à une date fixe sous peine de tracasseries. Et il en va pour nos globe-trotters comme pour tout le monde,
depuis le 11 septembre, l’escalade sécuritaire a fait de la suspicion une
rengaine universelle et des océans des territoires hermétiques, à commencer par
la mer d’Arabie…
Après le Sultanat d’Oman, c’est à Dubaï que Claire et Reno atterrissent,
une ville qui égrène les exploits : plus de 50 km, où l’on ski en plein
désert, cisèle des jardins verdoyants, élève des tours à plus de 828 mètres,
brave la géographie en édifiant la terre sur la mer, et où on illumine la nuit
pour que le jour ne cesse jamais... On est loin du Yémen et de ses femmes qui
marchent des kilomètres pour trouver de l’eau et où les hommes partagent leur
toit avec les bêtes... Et pourtant, Dubaï, c’est aussi en marge de ses records
spectaculaires et surtout, en ce qui concerne le propos de Claire et Reno, une
flotte incroyable de bateau, avec ses dockers et ses marins d’Afrique, d’Iran,
d’Inde, qui parlent le farsi, l’arabe, l’urdu, le somali ou l’anglais avec
autant de façons différentes de nommer dans leur langue le « dhow »,
bateau mythique. Tandis que Dubaï, c’est aussi des rues embouteillées et
chaotiques d’une population hétéroclite et en transit de milliers d’ouvriers,
de manœuvres, de petites mains pour les travaux subalternes ou qui tiennent et
animent des gargotes, bazars et fish markets populaires. Cependant la crise
financière est là, elle a étranglé l’élan de construction, de nombreux
entrepreneurs se sont enfuis craignant la prison pour les impayés.
La difficulté du voyage, c’est aussi les procédures
insurmontables pour un visa, quand il faut remplir pas moins de 17 documents
pour partir en bateau, car la menace terroriste et les pirates est omniprésente
en mer d’Arabie, partis de Dubaï pour Mumbay
en cargo, claire et Reno ne pourront guère profiter des escales
(Pakistan). Le voyage est draconien au niveau de la sécurité. Autrefois cantonnés
au golfe d’Aden, les forbans s’aventurent jusqu’aux Caraïbes et aux Maldives,
au sud de l’Inde et ils n’hésitent pas à s’en prendre aux cargos qui rentrent
de Chine.
La traversée de la mer d’Arabie impose aux navires des
règles strictes, basées sur l’utilisation du rail de transit sécurisé du golfe
d’Aden (20% du trafic maritime mondial). Là, les navires se suivent en groupe
après s’être signalés aux forces navales patrouillant dans la région. En dehors
de ce corridor, ils s’exposent à un risque élevé d’attaques commises par les
pêcheurs somaliens miséreux reconvertis en brigands lourdement armés. Pour se
protéger de l’abordage, certains cargos ceinturent leur coque de fils barbelés,
parfois électrifiés en s’équipant de lances incendie. Claire et Reno doivent,
pour sortir sur le pont, être accompagnés, équipés de talkie-walkie, à 18h30,
toutes les portes sont verrouillées et l’accès à l’extérieur interdit à
quiconque. A bord, un livret détaille les consignes à suivre en cas d’assaut ou
de prise d’otage. Autant de risques qui ne se concrétiseront pas…
| Reno et Claire Marca, oct 2013 |
Le voyage de Claire et Reno est celui d’un monde déjà en
mutation, il n’est déjà plus ce qu’il a été, de là une charge de mélancolie qui
fait aussi le charme, la pertinence et l’atout, de cet album de souvenirs,
maillon entre hier et demain sur fond de mondialisation inexorable.
Marie-Claude Jarrias




