lundi 11 novembre 2013

Emile Loubet Président diplomate

Une histoire en carte postale

Ce n’était pas prévu, Émile Loubet se retrouve propulsé : Président de la République...



Cet homme sans histoire, aussi prédictible que les arrêts en gare du chemin de fer, avait au cours de sa vie accédé à tous les échelons législatifs, tous sauf un. À 60 ans, à la veille de décrocher son wagon et rentrer dans sa Drôme natale, suite à la mort soudaine de Félix Faure, cet ancien ministre et président du Sénat est élu à l’Élysée, le 18 février 1899. Sans attendre, Émile Loubet change de train et prend les manettes de la locomotive de l’Histoire en marche. Président de la République, il a eu la lourde charge d’essuyer et résorber les contre coups féroces de l’affaire Dreyfus. En occupant la plus haute fonction de l’État qu’il représente, il révèle des aptitudes d’envergure et tient le cap, dans un pays désuni, difficile à gouverner (séparation de l’église et de l’état), cerné par une Europe morcelée en autant de royaumes et empires rivaux avec pour chacun des intérêts divergents et des zones d’influences qui s’étendent de part et d’autre du globe. En sa fonction, un septennat durant, Émile Loubet aura tenu tête à tous les ennemis de la République que l’on atteint en l’atteignant.

Loubet en coq gaulois
À une époque où les homologues du Président de la République française sont encore des Reines ou Rois, Empereurs ou Tsars, Émile Loubet mène une politique active d’apaisement de la nation et de pacification envers l’étranger. Tout en désamorçant les provocations intérieures (remous monarchistes et nationalistes anti-dreyfusards) et extérieures (Allemagne), il conduit et renforce une politique d’entente, il reçoit les puissants d’Europe et du monde à l’Élysée et il voyage en Angleterre, en Espagne et en Italie, mais aussi en Russie… En son rôle, Émile Loubet est l’interlocuteur privilégié vis-à-vis des autres pays en vertu des prérogatives présidentielles, apanage du Président, tel que défini au sein de la Troisième République. À l’issue de son septennat, en 1906, Émile Loubet est le premier Président à terminer son mandat en transmettant sa position à son successeur, mais surtout, les traités de la Triple Entente qu’il a signés ne seront jamais remis en question et prendront effet lors de la Première Guerre mondiale en déterminant le camp des forces en présence.


C’est dire si à la veille du centenaire de la Première Guerre mondiale, l’exposition ambitieuse et didactique de Montélimar répartie sur trois étages : "Émile Loubet voyages d'un Président diplomate", consacrée à la politique étrangère sous la présidence d'Émile Loubet est, au regard des prochaines commémorations de la guerre de 14-18, d’une absolue pertinence ! Sachant que les deux premiers niveaux du musée sont réservés à la présentation des relations diplomatiques du Président, avec une partie consacrée à la politique, à travers la caricature publiée sur cartes postales et la presse satirique. Le dernier étage touche aux voyages et réceptions dans son aspect organisationnel et protocolaire : programme, menus, cadeaux, produits dérivés...

Loubet animal king
L’action diplomatique est le domaine de prédilection du Président sous la Troisième République, celui qu’Émile Loubet  investit et appui de toute la symbolique et la dignité de sa fonction n’en déplaise aux caricaturistes. C’est toutefois une curieuse exposition qui attend le visiteur, essentiellement basée (mais pas exclusivement) sur des cartes postales anciennes de caricature, donc critiques par définition, mais qui paradoxalement abondent à souligner, en quelques traits bien brossés, la situation centrale et active, parfois délicate de la France à travers le Président Loubet, dans une Europe désaccordée.

La danse des œufs
Histoire de le rappeler, la carte postale est nouveau mode de communication, elle apparaît dès le décret qui met fin au monopole de l’administration des postes en 1875, où elle connaît un essor fulgurant (la tarification restant dépendante du nombre de mots jusqu’en 1904). Notamment avec l’Affaire Dreyfus, les premières caricatures sur cartes postales commencent à entretenir un champ de contestations. Elles illustrent les opinions divergentes, voire frondeuses, des dessinateurs ou de leurs commanditaires. Ce sont toujours des dessins narratifs qui dominent, les sujets politiques étant encore grandement monopolisés par la presse illustrée.

The cake walk
À partir de 1899, avec l’élection d’Émile Loubet, des remugles d’oppositions frontales agitent Paris avec, avec une tentative de coup d’État par le député Déroulède lors de l’enterrement de Félix Faure, les premières cartes politiques à caractère satiriques apparaissent, à l’initiative des partis hostiles, où Émile Loubet est une cible privilégiée, tous azimuts, tous sujets confondus ; rien lui n’est épargné à commencer par ce qui touche à la politique intérieure et extérieure, inclus les actions et les voyages du Président à l’étranger. Critiques ou plaisamment anecdotiques, des centaines de cartes ou séries éditées à faibles tirages et bas prix, essaiment et circulent afin d’influencer les opinions. Ces cartes pittoresques, souvent en couleurs, résument toute cette époque fin XIXe et début XXe siècle, elles sont parfois animées avec d’ingénieux  dispositifs à tirette (comme « la danse du Cake-Walk ») réalisés par une main-d’œuvre bon marché.

Musée des horreurs par Victor Lenepveu
Même si Émile Loubet a eu des raisons de déplorer les caricaturistes, il se reste que les artistes de cette époque ont eu recourt à d’intéressantes simplifications pour une histoire complexe. Curieusement ces détracteurs d’hier se retrouvent, dans le cadre de notre exposition, auteurs d’efficaces raccourcis ou résumés de la grande histoire, où pour pasticher certaines accroches en matière éditoriale, c’est un peu l’histoire en s’amusant… même si pour paraphraser l’affiche (présente à l’expo) de Victor Lenepveu et sa série typique de caricatures, c’est aussi un « Musée des horreurs » ! Car les ellipses de cette histoire sont souvent opérées au détriment de l’image ou figure présidentielle, malmenée plus souvent qu’à son tour, mais on dira que c’est la loi du genre qui veut ça…

Loubet, qui fut une des personnalités les plus caricaturées de son temps, a pu certes déplorer ces représentations irrespec-
tueuses, non sans raison, puisque ces cartes sont restées longtemps des pièces à charge d’un bilan stigmatisant. Cependant cette exposition permet aussi de reconnaître à Loubet, c’est tout à son mérite, des facultés de tolérance et de magnanimité, puisqu’il n’a jamais eu la tentation de remettre en cause l’usage de la liberté de la presse qui bénéficie avec son mandat, sous son septennat, d’une permissivité inouïe, qui contrebalance les répressions sanglantes qui appartiennent à l’histoire des opinions et de la liberté d’expression. On sait que peu de temps encore, avant Loubet, les lois dites « Scélérates » encadraient très rigoureusement les libelles ou délits d’opinions anarchistes, par de lourdes sentences : prison à vie, déportation et surtout… la peine de mort.

Au seuil du XXe siècle, au temps des attelages de chevaux, les voyages d’envergure sont facilités par le réseau de chemin de fer et des voies navigables. Soucieux de servir son pays durant tout son septennat, le Président Émile Loubet se prête de bonne grâce au protocole diplomatique qui est partie intégrante de sa fonction. À son tour, la carte postale officielle devient même un produit dérivé, outil de promotion, éditée pour l’occasion lors des réceptions et voyages du Président. Mais où qu’il soit, en ses missions au sommet, Émile Loubet n’oublie pas pour autant son pays de Montélimar. Avec les caricaturistes, l’anecdote locale jouxte la grande histoire, à travers un Président Loubet mis en scène de façon récurrente en train de régaler ses homologues de… nougat, cadeau présidentiel par excellence, non, éloigné d’une étymologie fantaisiste (ou pas) qui associe la friandise à l’exclamation : «Mais tu nous gâtes !». Aux antipodes des Palais d’Angleterre, de Russie (accessible par la Baltique pour contourner l’Allemagne), des châteaux d’Espagne ou des palaces d’Italie, ou même les tentes Berbères d’Algérie, pour ses voyages à caractères privés, le Président n’aimait rien moins que rentrer aussi souvent que possible dans sa bonne ville de Montélimar, en son pays de la Drôme du Sud, où Émile a encore sa mère, dans sa ferme natale de Marsanne jusqu’en 1905.

Danse du nougat
Au terme de son mandat en février 1906, Émile Loubet se retire du monde politique, où il vit encore de nombreuses années, jusqu’en 1929, en gentleman-farmer, dans son château récemment acquis à la Bégude de Mazenc sur Roubion, à mi-chemin de Marsannes, Montélimar et Grignan où vit son frère médecin. Il garde toutefois une adresse parisienne, non loin du Panthéon, rue Dante, un appartement bourgeois dans un immeuble haussmannien qu’il loue à un notaire de Donzère, car son plus jeune fils n’a pas fini ses études. En février 1906, sept ans jour pour jour après son élection, arrivé à bon port, si l’on peut dire, Émile Loubet passe les pouvoirs à son successeur Armand Fallière. Invité quelques jours après à un banquet Républicain de la Drôme à Paris, 340 convives, 700 personnes sont présentes, Émile prononce ces mots qui en passent par une métaphore du voyage :
« Vous me voyez à la fois heureux et confus ; heureux de me trouver au milieu de mes compatriotes et amis de la Drôme, confus de vous entendre dire beaucoup de choses trop élogieuses pour moi. Oui, heureux, je suis, après sept années, d’être revenu dans la Drôme… à Paris. Il me semble que j’ai fait un rude voyage, mais les souvenirs lointains me permettent d’en oublier certaines péripéties… » 

Marie-Claude Jarrias



Exposition: "Émile Loubet voyages d'un Président diplomate" (2013) à voir au Musée de la Ville, Musée de la Miniature (face à la poste), 19, rue Pierre Julien, 26200 Montélimar. Tél :04 75 53 79 24. Ouvert en Juin, juillet, août : tous les jours, de 11h à 18h. Septembre à décembre : du mercredi au dimanche de 14h à 18h.