En
avant post des Préalpes, la Lance est un haut et abrupt relief de la Drôme Provençale, au
pied de duquel les entrelacs sinueux des routes relient les bourgs de Dieulefit,
Grignan, Valréas et Nyons. Tandis que c’est l’été, en bas, ce n’est encore que
trop l’hiver là-haut, il en est de la Lance comme du géant mont Ventoux,
érigé en vis-à-vis, où parfois sur ses flancs des naufragés, surpris par la
montagne peuvent témoigner de rigueurs inattendues…
L’auteur
de Matins d’altitude : Claire
Chastan, comme son héroïne transparente ‘Clara’, cultive la lavande et élève
des vaches allaitantes sur la Lance, où dès le mois de mai, les pâturages
raclés par les bêtes, déjà jaunis et épuisés par l’été trop précoce, imposent
une estive en alpage d’altitudes sur les pelouses sommitales. Le travail de
Claire-Clara consiste à vérifier le sel, la distribution des grains,
l’alimentation de l’impluvium qui
récupère l’eau des pluies, au bout d’un tuyau, auprès duquel un verre attend
pour celui qui a soif…
En
une prose sobre et limpide comme le prénom de son auteur, le récit avance et
s’élève en altitude, au bord des abîmes et des pierriers où, sous les pas de Clara,
les pierres roulent déboulent, dégringolent et s’entrechoquent, jusqu’à un peu
plus bas, entraînées vers le fonds du ravin. La montagne y est architecturée de
raidillons qui s’apparentent à des escaliers qui mènent à des « amphithéâtres
d’herbes », traversés d’éboulis qui débouchent là-haut, sur la crête, tel
un balcon, en surplomb d’abyssales falaises tournées vers les Préalpes et
le Diois lointain « baigné de
sonnailles qui teintent éparses, dispersées par la bise qui fait mentir les
distances »...
En
ce relief qui est autant celui de la Lance que celui d’un autre monde, où aveuglés
de lumière blanche, tous les souvenirs se confondent : tragédies de la
Grèce antique, vestiges gothique d’un moyen Âge imaginaire érigé de remparts,
chemins de ronde et donjons dans le roc. Dans Matins d’altitude de Claire Chastan, il y a de l’implicite poétique
et de l’explicite livresques, quand les hauteurs riment avec les auteurs les
mieux partagés, lorsqu’au détour d’un sentier l’envol de deux perdrix se superpose
aux bartavelles mémorables de Pagnol (on sait que le grand-père Pagnol de
Marcel était boulanger à Valréas, issu d’une famille de ce terroir) et puis Gargantua,
aussi, qui dans son tour de France, selon Rabelais, aurait fait naître des rivières
en soulageant sa vessie, en façonnant tel col entre deux montagnes en
s’asseyant dessus…
En
ses chroniques terre à terre qui touchent le ciel, Claire Chastan éclaire les reliefs et les saisons de la Lance, comme autant de facettes
d’un même motif toujours recommencé, à la fois compact et multiple, qui se
dévoilent selon, microcosme, macrocosme, en contenant tout l’univers, vision
panoramique qui nous englobe par-delà le local. Le caractère universel et
intemporel du cadre, n’est pourtant pas dénué de menaces diffuses et omniprésentes :
le réchauffement du climat, le loup, prédateur autrefois chassé (désormais
redevenu réalité au seuil de nos villages), les avions avec qui les montagnes
partagent dorénavant le ciel, sans parler de la bêtise des hommes… Du point de
vue de l’écriture, alors que le lecteur pouvait se croire indéfiniment suspendu
entre poésie et récit de vie, il se retrouve pris, surpris dans le suspense
abruptement précipité, d’un drame pourtant annoncé, mais que, aveugle, sourd,
réfractaire à l’idée du malheur et de la fatalité, il était impossible de voir ni
d’entendre distinctement... Aussi il ne nous revient pas de révéler la fin du
livre, fin surprenante et nécessaire, à la fois banale et effroyable comme dans
les tragédies, métaphore ou mise en garde de quelque chose de plus
grand qui nous dépasse, nous humain.
Après
quelques publications modestes et toujours modestement publiée chez un tout
petit éditeur local, blotti au pied de la Lance, Claire Chastan a écrit avec Matins d’altitude, un grand livre qui ni
paraît pas, à la fois discret et puissant, un livre métaphysique, démiurgique même,
en ce qu’il change définitivement l’horizon et la forme des montagnes d’ici et
d’ailleurs, vues depuis la terre... Un livre à retrouver chez nos libraires et nos
maisons de presse.
Marie-Claude Jarrias
Café littéraire à Grignan, samedi 14
décembre à 18h30, avec Claire Chastan, pour son livre Matins d'altitude, chroniques, des Éditions Les Trois Platanes,
rencontre animée par Emma Marcdargent. Chez Colophon, maison du Bailli, 26230,
tel 04 75 46 57.
Editions troisplatanes : http://troisplatanes.wordpress.com/
Editions troisplatanes : http://troisplatanes.wordpress.com/
