mercredi 11 décembre 2013

Matins d'Altitude de Claire Chastan


En avant post des Préalpes, la Lance est un haut et abrupt relief de la Drôme Provençale, au pied de duquel les entrelacs sinueux des routes relient les bourgs de Dieulefit, Grignan, Valréas et Nyons. Tandis que c’est l’été, en bas, ce n’est encore que trop l’hiver là-haut, il en est de la Lance comme du géant mont Ventoux, érigé en vis-à-vis, où parfois sur ses flancs des naufragés, surpris par la montagne peuvent témoigner de rigueurs inattendues…

L’auteur de Matins d’altitude : Claire Chastan, comme son héroïne transparente ‘Clara’, cultive la lavande et élève des vaches allaitantes sur la Lance, où dès le mois de mai, les pâturages raclés par les bêtes, déjà jaunis et épuisés par l’été trop précoce, imposent une estive en alpage d’altitudes sur les pelouses sommitales. Le travail de Claire-Clara consiste à vérifier le sel, la distribution des grains, l’alimentation de l’impluvium qui récupère l’eau des pluies, au bout d’un tuyau, auprès duquel un verre attend pour celui qui a soif…

En une prose sobre et limpide comme le prénom de son auteur, le récit avance et s’élève en altitude, au bord des abîmes et des pierriers où, sous les pas de Clara, les pierres roulent déboulent, dégringolent et s’entrechoquent, jusqu’à un peu plus bas, entraînées vers le fonds du ravin. La montagne y est architecturée de raidillons qui s’apparentent à des escaliers qui mènent à des « amphithéâtres d’herbes », traversés d’éboulis qui débouchent là-haut, sur la crête, tel un balcon, en surplomb d’abyssales falaises tournées vers les Préalpes et le Diois lointain « baigné de sonnailles qui teintent éparses, dispersées par la bise qui fait mentir les distances »...

En ce relief qui est autant celui de la Lance que celui d’un autre monde, où aveuglés de lumière blanche, tous les souvenirs se confondent : tragédies de la Grèce antique, vestiges gothique d’un moyen Âge imaginaire érigé de remparts, chemins de ronde et donjons dans le roc. Dans Matins d’altitude de Claire Chastan, il y a de l’implicite poétique et de l’explicite livresques, quand les hauteurs riment avec les auteurs les mieux partagés, lorsqu’au détour d’un sentier l’envol de deux perdrix se superpose aux bartavelles mémorables de Pagnol (on sait que le grand-père Pagnol de Marcel était boulanger à Valréas, issu d’une famille de ce terroir) et puis Gargantua, aussi, qui dans son tour de France, selon Rabelais, aurait fait naître des rivières en soulageant sa vessie, en façonnant tel col entre deux montagnes en s’asseyant dessus…

En ses chroniques terre à terre qui touchent le ciel, Claire Chastan éclaire les reliefs  et les saisons de la Lance, comme autant de facettes d’un même motif toujours recommencé, à la fois compact et multiple, qui se dévoilent selon, microcosme, macrocosme, en contenant tout l’univers, vision panoramique qui nous englobe par-delà le local. Le caractère universel et intemporel du cadre, n’est pourtant pas dénué de menaces diffuses et omniprésentes : le réchauffement du climat, le loup, prédateur autrefois chassé (désormais redevenu réalité au seuil de nos villages), les avions avec qui les montagnes partagent dorénavant le ciel, sans parler de la bêtise des hommes… Du point de vue de l’écriture, alors que le lecteur pouvait se croire indéfiniment suspendu entre poésie et récit de vie, il se retrouve pris, surpris dans le suspense abruptement précipité, d’un drame pourtant annoncé, mais que, aveugle, sourd, réfractaire à l’idée du malheur et de la fatalité, il était impossible de voir ni d’entendre distinctement... Aussi il ne nous revient pas de révéler la fin du livre, fin surprenante et nécessaire, à la fois banale et effroyable comme dans les tragédies, métaphore ou mise en garde de quelque chose de plus grand qui nous dépasse, nous humain.

Après quelques publications modestes et toujours modestement publiée chez un tout petit éditeur local, blotti au pied de la Lance, Claire Chastan a écrit avec Matins d’altitude, un grand livre qui ni paraît pas, à la fois discret et puissant, un livre métaphysique, démiurgique même, en ce qu’il change définitivement l’horizon et la forme des montagnes d’ici et d’ailleurs, vues depuis la terre... Un livre à retrouver chez nos libraires et nos maisons de presse.

Marie-Claude Jarrias

Café littéraire à Grignan, samedi 14 décembre à 18h30, avec Claire Chastan, pour son livre Matins d'altitude, chroniques, des Éditions Les Trois Platanes, rencontre animée par Emma Marcdargent. Chez Colophon, maison du Bailli, 26230, tel 04 75 46 57.

Editions troisplatanes : http://troisplatanes.wordpress.com/