jeudi 30 juillet 2009

MALLARME ET L'ARDECHE

Art & Dèche Sacré Prince des poètes par ses pairs, il débuta au lycée de Tournon.

Les dés sont jetés et les jeux sont faits. Il a mis cette bourgade au bord du fleuve le Rhône, au nord de l’Ardèche, sur les Atlas scolaires. Pour s’en assurer, il suffit d’ouvrir les manuels d’histoire littéraire. On a deviné, il s’agit de Mallarmé dont on commémore cet automne, sise à Tournon, le centenaire de sa disparition et sa postérité.Tout commence le 7 novembre 1863, Mallarmé est nommé chargé de cours d’anglais au lycée de Tournon. Quelques semaines auparavant, il passait l’examen exigé pour l’enseignement des langues vivantes. Dans la foulée, d’autres évènements se bousculaient : il s’était marié à Londres, son père venait de mourir, il rentrait en France. Rares sont les passages aussi drastiques de la jeunesse insouciante à l’âge adulte. Il a 21 ans. Envoyé à Tournon. A travers ses lettres, sa première réflexion est laconique, Tournon est « bien loin, derrière Lyon ». A Tournon, il préférait la proximité de Paris. Arrivés à Tournon pour la rentrée, Mallarmé et Mary, sa femme, s’installent au 19 rue de Bourbon. Tournon s’avère être une petite bourgade paysanne dévastée par les vents. Le tableau est lugubre et augure mal de l’avenir. Tournon est « un noir village », « hideux trou de Tournon », « petit village très sale » dira Mallarmé. Très vite, un sentiment d’exil, d’éloignement et d’isolement prédomine. Le pire ennemi, c’est l’ennui, l’ennui qui génère son propre ennui. Celui de la routine quotidienne. Et Mallarmé qui ne vit que lorsqu’il fait des vers constate : « (…) je m’ennuie parce que je ne travaille pas, et, d’un autre côté, je ne travaille pas parce que je m’ennuie. Sortir de là ». C’est pourtant lui qui envisageait favorablement, avec Mary, la sinécure de l’enseignement, préférable à celle des administrations, à laquelle le destinait sa famille ; cela, pour mieux se consacrer à l’art… « La vie de professeur dans un lycée est simple, modeste, calme. Nous y serons tranquilles. J’y vise ».
La vie calme ou simple de Tournon, Mallarmé en a cure. Et c’est à son traitement dérisoire qu’il fera allusion par le truchement d’un calembour, lorsqu’il écrit à la veille de son congé d’été : « Demain je fuirai l’Ardèche. Ce nom me fait horreur. Et pourtant, il renferme les deux mots auxquels j’ai voué ma vie : Art, dèche… ».
Pour la rentrée bis, à Tournon, sa fille Geneviève naît le 19 novembre 1864. L’année suivante, les Mallarmé s’installent avec « Bengalis, oiseau bleu, poisson rouge, Neige (la chatte blanche) », dans un nouvel appartement, 2 allée du Château. Dans cet appartement, il est enfin chez lui. Se plaît-il à Tournon ? Sans doute. Jusque dans ses lettres, il fait longuement valoir les aménités dont il jouit. Notamment sa vue sur le Rhône. Mais perfide, il n’oublie pas la perspective par laquelle il procède… « Je ne pense plus être à Tournon, du tout ». Depuis Tournon, Mallarmé entretient une correspondance abondante, au point d’être « exténué de lettres » écrites à la « vingtaine », parfois à la « trentaine ». Il se résout même à les écrire pendant ses heures au lycée, afin de consacrer ses soirées à la poésie. Au quotidien, il n’a aucune tendresse pour ce qu’il appelle « le hideux travail de pédagogue ». Il se décrit peu respecté et chahuté, il est parfois même accablé de papier mâché et de huées. Mais plus encore, c’est l’ajustement intellectuel à ses classes qui coupent sa journée qui le mortifie.
Trois années durant à Tournon, Mallarmé n’aura de cesse de poursuivre ses aspirations de poète et de littérateur. Outre sa correspondance, il écrit des poèmes qui restent parmi les plus belles pages de notre langue. Ainsi « L’Azur : où fuir dans la révolte inutile et perverse ? » et « Brise marine : la chair est triste hélas ! et j’ai lu tous les livres ». C’est à Tournon encore qu’il commence « Hérodiade » d’abord tragédie puis poème et « L’après midi d’un faune » dont l’élaboration durera dix ans. A l’issue de l’année scolaire 1866, Mallarmé sera muté quelques mois à Besançon, puis à Avignon, avant de se retrouver à Paris. A la mort de Verlaine, il sera consacré Prince des Poètes. C’est à Paris encore qu’il inaugurera les Mardis de la rue de Rome… Mais à vrai dire, s’il est parti de Tournon, c’est qu’il fut renvoyé pour avoir publié des poèmes, jugés un peu lestes, dans le « Parnasse contemporain », une anthologie de la nouvelle poésie.
En guise de post scriptum, en 1868, voici ce que Mallarmé recommande à son ami Cazalis qui s’apprête à passer par la vallée du Rhône pour rejoindre le Sud : « Jette les yeux sur ce pauvre petit Tournon, en passant par le bateau : nous y avons vécu trois ans ! Si tu vois, flanquant le vieux château d’un côté comme de l’autre, sa vieille tour conservée, une petite maison, ordinaire, à persiennes blanches, c’est là, mon cher ami, que j’ai rêvé ma vie entière, et l’Absolu. Je pourrais sans peine sentir une larme en t’écrivant ceci ». Emu et émouvant, bouleversé et bouleversant, Mallarmé avoue l’inavoué : une forme de révérence à l’adresse de Tournon.
Marie-Claude Jarrias
( Article écrit pour la Tribune du 22 octobre 1998, à l'occasion du colloque : Mallarmé, et après ? Réunit autour de Daniel Bilous, 18 chercheurs et praticiens de la littérature et de l’art. Tournon du 24 au 27 octobre. Références des citations tirées de « Correspondance de Mallarmé », Editions Folio, 1995)
Note : Aujourd'hui pied du château de Tournon, la Maison où séjourna Mallarmé est une maison à la facade ocre, volets bleu, une plaque apposée y atteste le passage du poète, sans plus... Il y a quelques années encore elle hébergait en rez de chaussée, les bureau d'une modeste entreprise de sonorisation et animation "Mélody...."
A quand un musée Mallarmé ?