vendredi 21 novembre 2014
mardi 11 novembre 2014
Gagnée... ( poèmes : Antonia Almoric)
D'échec en défaite,
Disqualifiée,
Je ne m'imagine pas,
En trophée à emporter,
En prix à convoiter,
Timbale à décrocher,
Pompon à arracher...
Lot de consolation.
Comment se reconnaître ?
Se retrouver ?
Objet de convoitise,
Changée...
En récompense,
En attente,
D'un vainqueur ?
D'un champion ?
Gagnée par...
Ce que l'on a perdu ?
Et puis après,
Quand on s'est occupée,
Ailleurs, autrement,
Quand on n'en est plus là...
On en est pas resté à ça,
Ayant fait avec,
C'est-à-dire sans,
Mais "sans" avec,
Quelque chose
Avec qui, avec quoi,
Il a fallu faire avec.
Qu'est-ce que je pouvais faire ?
En y arrivant... ou pas,
Je n'en suis pas restée,
Là où j'en étais,
Là où vous en étiez.
Comment dire?
Si je n'ai pas échouer,
Qu'est-ce que j'ai gagné,
D'autre que rien ?
Je n'avais rien à gagner,
Et j'étais d'accord,
Mais d'accord pour rien...
Pas plus,
Pour le reste,
Je n'y suis pas,
Je n'y suis plus.
Mais après tout ...
N'avez-vous pas obtenu,
Ce que vous cherchiez,
A votre façon, sans moi,
N'êtes-vous pas arrivé,
A ce que vous vouliez ?
Et vous n'avez pas eu besoin de moi,
Je ne vous ai pas manqué,
Je n'étais pas nécessaire...
Bien au contraire,
Il fallait
Que je m'efface,
Je devais disparaitre,
Me faire oublier...
Mettre une croix sur moi.
Est-ce que j'en ai pas fait assez ?
Et vous revenez...
Pour soulever, remuer, déterrer quoi?
Qu'est-ce que vous cherchez qui n'est plus là ?
Mais de toute façon ,
Ce que vous vouliez
Je le voulais aussi,
Pour vous,
Autant que vous
Peut-être plus que vous,
Vous ne pouviez pas le savoir,
Mais j'étais d'accord,
Et jusqu'au bout,
Je n'ai pas varié.
Il y avait avec vous,
Pas de place pour moi,
Et je ne vous ai pas gêné.
Ce que vous vouliez,
Je le voulez aussi,
Pour vous,
D'une certaines façon...
Compris comme ça,
J'étais encore avec vous,
Et quand même pour vous,
Et tout du long de votre coté,
C'était tout, et mieux que rien.
Tout ou rien et pas moins,
Aussi comprenez que
Je ne peux, ne veux rien savoir de vous,
Si c'est pour savoir que,
Où je suis, vous n'y êtes pas,
Et si vous n'êtes pas,
Avec moi et de mon côté...
Pour moi.
Exiger l'impossible,
Ce que personne ne demande à personne.
Comme ce que vous ne m'avez pas demandé,
Sachant que je voulais tout ce que vous vouliez,
Prête à tout, pour vous,
Même si, ce que vous vouliez :
C'était de ne pas changer votre vie...
Et continuer votre vie comme avant...
Je vous dérangeais, pardon,
Et j'ai essayer de le comprendre... désolée,
Toutefois, sans moi, vous n'y pouviez rien,
Et je pouvais vous aider... j'étais d'accord,
Certes vous ne m'avez rien demandé.
Et puis vous avez continué votre vie...
et vous y êtes bien arrivé... seul,
Où vous vouliez arriver,
Sans rien demander à personne.
Tandis que moi,
J'ai pas... continuer ma vie,
Comme si c'était possible...
Je n'ai pas pu continuer ma vie,
C'était IM-PO-SSI-BLE !
Essayez de comprendre,
Imaginez comment c'est,
Vu d'où je suis,
Comme je vous vois,
Tout, tel que vous êtes,
Mettez-vous à ma place.
Est-ce que l'on va bien ensemble ?
Sachant que je ne vous suis pas,
Et vice versa,
Et puis vous n'êtes pas passé,
Par où je suis passée,
Sans être arrivée,
Je n'en suis pas restée,
Où j'en étais.
Là, en pensant d'abord à vous...
Je me représente en chimère, en figure diffuse qui
secrète des certitudes et vérités au-dessus d'elle, qui n'engagent
qu'elle, au regard de la désillusion devant la pure et dure
réalité...
Et puis je me dis que d'un autre côté, c'est là un
paradoxe d'écrivain : quand on écrit (écrire en passant ou gravé
dans le marbre-la pierre) à d'autres que soi qui, ambiguës,
irrésolus ou incertains, ne vous ont jamais répondu, sinon dans
leur propre imagination et sans faire la part du rêve ou de la
réalité, à ceux-là qui, après, amers ou déçus s'en viennent,
après, se plaindre de vous et vous reprocher cette parole pure et
dure, gagée en direction d'un songe informe, sans substance ni
consistance. Guérir de cela...
Et guérir de sa parole donnée une fois pour toute.
Une parole envoyée hors soi, lancée en avant, risquée au devant
de, vers... où on ne vous entend pas, on ne vous répond pas, avec
personne pour la recevoir, une parole ratée, insensée, qui fait
erreur, n'a pas d'adresse, de sens et qui s'est perdue... et n'arrive
pas...
jeudi 30 octobre 2014
mardi 2 septembre 2014
Elisabeth B poet & artiste
The Tibor de Nagy Gallery, New York, 2011 : www.tibordenagy.com/exhibitions/elizabeth-bishop
A book : Exchanging Hats : Paintings by Elisabeth Bishop, 40 watercolors by William Benton, 128 pages, 1996 : Exchanging Hats by Elisabeth Bishop watercolors
samedi 26 juillet 2014
Roland Barthes sur l'importance d'une "première petite consécration"... quand on écrit.
Barthes : "(...) ce travail jouissif dans l’ordre de l’écriture
ou de l’intellectualité, on n’y accède pas tout de suite. Il faut d’abord, je
crois, une sorte de baptême ou de sanction sociale. C’est à dire, il faut que la première chose que vous avez écrite librement,
elle soit bien reçue et que, ensuite, le reste vous soit demandé. Sans cette
espèce de première petite consécration le travail ne peut pas faire plaisir. Le
travail d’écriture reste une pratique très angoissée qui est menacée par des dangers
terribles qui sont la velléité, l’impuissance, la graphie, la tentation d’écrire
sans y arriver et tous ces dangers sont effectivement très réel et je pense
qu’il n’y a qu’une chose qui le surmonte, je le répète, c’est de pouvoir
publier… une première chose et qu’elle soit écouté, qu’elle soit reçue mais à partir
de ce moment-là, je dirai que vraiment tout, je crois, devient facile. Certes,
on peut réussir ou rater un texte. Un texte peut être bien ou mal accueilli par
la suite, il n’empêche c’est un peu comme une mayonnaise ou crème qui a pris et
vous ajoutez du travail et ça prend toujours de mieux en mieux."
(Ref: Roland Barthes à propos du travail jouissif d’écrire
(ma transcription tiré de Les Saveurs du savoir, archives INA, 4 cd en coffret, 1993).
samedi 14 juin 2014
Jardin partagé... à Paris
De plus en plus "roses rose"...
Avec de nouveaux rosiers dont le commun dénominateur est d'être à floraisons ininterrompues et tardives (et sans soucis afin de contribution pour un jardin partagé... où il pourrait y avoir plus de fleurs à l'année ?)...
Ainsi, les rosiers Ballerina, Mozart, Smarty et Fairy,qui fleurissent jusqu'en novembre.
( photo "cadrées" mai et juin 2014 )
Lavande et passage entre les parcelles.
Rosier Ballerina du rosiériste André Eve, déjà en place chez la voisin.
Rosier Ballerina détail
Rosier Mozart (que j'ai planté en automne 2013, racines nues !)
et en arrière plan couleur rose une "Anisodontea el rayo"
ou Anisodonte Capensis et encore plus simple
une Mauve du Cap de la famille des Mauves et Lavatères
(1m20 de hauteur et 8-9 mois de fleurs promis
sur le catalogue ;-) Jacques Briant, planté en automne 2012).
et en arrière plan couleur rose une "Anisodontea el rayo"
ou Anisodonte Capensis et encore plus simple
une Mauve du Cap de la famille des Mauves et Lavatères
(1m20 de hauteur et 8-9 mois de fleurs promis
sur le catalogue ;-) Jacques Briant, planté en automne 2012).
Rosier Mozart détail
et déception les étamines jaunes sont peu formées
disparaissent rapidement du cœur laissé trop blanc
disparaissent rapidement du cœur laissé trop blanc
ce qui atténue le dessin de la fleur, l'effet 'rose'.
De plus, avec la première floraison,
il y a les premiers pucerons de tout le jardin !
De plus, avec la première floraison,
il y a les premiers pucerons de tout le jardin !
Arrivés avec ? ou point faible ?
Rosier Fairy rose,
ici avec une touffe argentée de Santoline avec fleurs jaune en pompon
(planté en automne 2013, racines nues) et une euphorbe finissante.
ici avec une touffe argentée de Santoline avec fleurs jaune en pompon
(planté en automne 2013, racines nues) et une euphorbe finissante.
Rosier Fairy rose détail
Rosier Mozart et sauge véronique (?) bleue et premières fleurs blanche
de l'envahissant et inapprécié Gaura whirling butterflies
(les tiges s'affaissent et ne tiennent pas debout sans tuteurs).
de l'envahissant et inapprécié Gaura whirling butterflies
(les tiges s'affaissent et ne tiennent pas debout sans tuteurs).
Rosier Smarty (façon fleur d'églantier, planté en automne 2013, racines nues)
Rosier Smarty
Rosier Smarty détail
Rosier Smarty
Rosier Smarty détail
Iris bleu
Iris chez les voisins
Cinéraire
Valériane rouge ou Lilas d'Espagne
Pavot
: Lavatère arbustive.
Vue d'ensemble :
Vue d'ensemble :
vendredi 6 juin 2014
Lettres du Creusot - creuset
Avec Bobin, il y a définitivement une poésie du Creusot,
creuset alchimique, où petite ville (du 71, Saône-et-Loire, Bourgogne) et vie s'affirment habitées d'oiseaux, de
livres et d'instants rares égrainés au fil de l'écriture et des saisons.
Il y a des livres invincibles qui ne craignent rien, pas même
que leur fin soit livrée aux futurs lecteurs. C'est l'ultime phrase : "La
poésie c'est la grande vie" qui éclaire rétroactivement le titre de
couverture : La Grande vie de
Christian Bobin. Une grande vie, une seule, qui englobe un Creusot local et
toute la vie, où la vie de l'auteur s'inscrit en poésie de livre en livre, en
une écriture qui se dépose, rais de soleil sur la page pour faire
danser l'invisible, éclairs subreptices ou moments de plénitudes…
Peu importe si aujourd'hui, on n'écrit plus de lettres,
Bobin écrit des livres comme un d'enfants qui "jette la balle de l'autre
côté d'un mur". Ses livres sont des lettres aux chers disparus, des
nouvelles d'ici-bas données
![]() |
| Photo Cath. Hélie, Ed Gallimard |
aux plus proches de l'autre côté, dans l'au-delà : le père
ou la mère, la femme aimée ou bien les fidèles compagnons de route: écrivains,
poètes ou philosophes familiers, avec Malarmé qui bégaye la disparition de son
fils, Junger qui pose un marronnier en fleur dans la débâcle de mai 1944 ou Jean
Genet venu à l'écriture, par un livre de Ronsard trouvé à la bibliothèque de
Metttay…
Chez Bobin, l'évidence est un ailleurs, comme si on ne
choisissait pas son livre, mais le livre qui nous choisissait, entre élection
et supplication, voire prière… expérience intérieure et spirituelle, moins
élévation qu'approfondissement : "Un
livre nous choisit. Il frappe à notre porte. La charité, monsieur. La charité
de me donner tout votre temps, tous vos soucis, toutes vos puissances de
rêverie."
Christian Bobin, La
Grande vie, Gallimard, 12€90, 134 pages, 2014.
mercredi 14 mai 2014
La Bibliothèque de Marcel Proust
Mme de Sévigné
en sésame ouvre-toi
chez Proust
Au premier abord, il en va chez les personnages de Proust comme de la vraie vie et la quatrième de couverture donne envie : "[…] chacun se définit presque par ce qu'il
lit ou ne lit pas, par sa façon de lire et même de parler des livres."
C'est une lecture en diagonale que l'on choisira d'opérer
sur le dernier livre d'Anka Muhlstein : La
Bibliothèque de Marcel Proust, en demandant à Mme de Sévigné de nous servir
de fil conducteur. Mais curieusement, rayon bibliothèque dans l'appartement de Proust,
il est paradoxal de savoir que les livres ne sont pas rangés… sur les étagères. Non.
En effet lorsque Proust quitte l'appartement familial à la mort de sa mère en 1905,
à trente-quatre ans, et qu'il s'installe boulevard Haussmann les caisses de
livres emportées ne furent jamais déclouées. Tout le reste de sa vie, il devait
se plaindre à ses amis de ces caisses qui encombrent sa salle à manger, empruntant
les livres les plus courants, regrettant de ne pas les avoir sous la main. Et plutôt
que de thésauriser les livre achetés, un dernier Sainte-Beuve ou un Mérimée, il
préfère les prêter à un ami en lui recommandant de lui garder au cas où il en
aurait besoin :" Chez moi il se
perdrait".
Les amis de Proust prétendaient qu'il avait tout lu et n'avait
rien oublié. Selon la formule d'Anka Muhlstein, "Proust semble incapable de créer un personnage sans lui mettre un livre
entre les mains". Au bilan : deux cent personnages autour desquels
gravitent une soixantaine d'écrivains. Dès sa première tentative de roman, dans
Jean Santeuil, il écrivait qu' "un
auteur que l'on aime devient une sorte d'oracle que nous aimons à consulter sur
tout"…
C'est d'abord l'influence de Chateaubriand avec l'évocation
du chant de la grive qui fait surgir le passé, à l'instar de la madeleine; influence
encore, plus diffuse, de Baudelaire avec son attachement à la mère et son
indétermination qui lui permet d'envisager son livre de La Recherche, tandis que Mme de Sévigné et Saint-Simon (Racine et
Balzac, d'autres encore) servent avant tout à étoffer les personnages avec des
citations dans les dialogues.
Proust est convaincu que "chaque écrivain est obligé de faire sa langue, comme chaque violoniste
est obligé de faire son 'son' […]. " Toutefois la connaissance intime
d'un auteur n'est pas sans risques de contamination par imitation. Aussi pour
se "purger"(sic), très tôt, il se serait mis à faire des pastiches pour
faire sortir de sa tête les tics et les rythmes de Balzac ou de Flaubert. Dans
sa Recherche, il utilisera cette
aptitude en dotant certains personnages de tours qui évoquent ceux d'écrivains
célèbres. Ainsi la préciosité de M. Legradin le voisin à Combray doit beaucoup
aux Goncourt et Bergotte qui incarne l'écrivain s'inspire d'Anatole France.
Proust justifiera même cet art mimétique dans le langage de Françoise, la bonne
de la famille, paysanne provinciale, demeurée ancré dans un monde archaïque qui
évoque des coutumes et des modes de pensées disparues. Un peu comme Monsieur
Jourdain qui faisait de la prose sans le savoir, Proust insinue qu'elle utilise
tout naturellement des tournures du passé que Saint-Simon ou Mme de Sévigné
n'auraient pas désavouées...
Aux yeux de Proust, il n'y a pas de pire lecteur que celui
qui juge les auteurs sur leur conduite en société, on sait qu'il fustigera Sainte-Beuve
(par ailleurs auteur d'un essais sur Mme de Sévigné) qui prétendait qu'on ne pouvait pas
juger de la valeur de l'œuvre d'un homme si on ne connaissait pas son
caractère, ses opinions morales, ses habitudes religieuses et son comportement
général.
Alors que les personnages mauvais lecteurs, symbolisent un
défaut intellectuel ou moral, "Il
existe -selon Anka Muhlstein- dans La
Recherche des lecteurs passionnés et intelligents. Ils constituent ce que
Proust appelle "une franc-maçonnerie des Lettres", une société
secrète qui permet une complicité immédiate et parfois surprenante entre ses
membres." En effet, c'est par
la connaissance intime et directe avec des auteurs de prédilection que des
affinités profondes se dévoilent. Ainsi Saint-Simon rapproche Swann l'élégant,
au grand-père terre à terre. Balzac est un trait d'union entre Swann et Charlus
l'inverti (double de Vautrin). Surtout, c'est une conversation sur Mme de Sévigné avec Charlus
que la grand-mère se découvre de la sympathie pour le baron aux dehors si irascibles…
Avec Proust, le personnage de Charlus est inséparable de
Balzac certes, mais surtout de Saint-Simon et, en ce qui nous concerne, de Mme
de Sévigné, des écrivains qui lui donne un titre et un pedigree aristocratique autant
que littéraire; quant à elle, la grand-mère reste exclusivement associé à de
Mme de Sévigné, symbole littéraire de l'amour maternel, qui dépeint le lien qui
l'unit à sa fille et son petit-fils… Pour la Grand-mère et pour Charlus, cet
amour pour sa fille est absolu, aussi ils ne remettent pas en cause l'affection
de Mme de Sévigné contrairement à de tant de lecteurs qui considèrent que le
sentiment de la mère pour sa fille est exagérée. Une interprétation si commune,
que chacun apprécie dans l'autre cette vérité partagée a contrario de tous. Cette reconnaissance mutuelle
est un moment révélateur de La Recherche,
on sait que Charlus laissera inconsciemment percer sa sensibilité et
vulnérabilité d'inverti, en coïncidant avec lui-même auprès la grand-mère,
se dévoilant à son insu à la grand-mère et au lecteur perspicace.
![]() | ||
| Marcel Proust, sa mère, son frère Robert |
Il reste que l'affection que la grand-mère et Charlus
reconnait à Mme de Sévigné envers sa fille, se nourrit et nourrit le portrait
intime de Proust en lien avec sa propre mère et sa grand-mère, on sait que le Narrateur,
celui que dit Je, se prénomme aussi… Marcel. Si les personnages sont composites
et parfois à clef, quelques transparents qu'ils soient, l'on peut dire que tout
du long de La Recherche les
personnages proustiens sont envahis, imbibés, infusés par les livres,
composante intrinsèque qui contribue au succès de cette œuvre…
S'il faut du temps et de l'énergie pour lire et connaître Saint-Simon,
une quarantaine de volumes ou Mme de Sévigné dont la correspondante complète en
éditions de la Pléiade comporte trois tomes, il est rassurant et sans dommages de savoir que Proust ne connaissait vraisemblablement
Mme de Sévigné que par une éditions de lettres choisies et bons morceaux... De même
que la méconnaissance des références littéraires n'est pas dommageable, surtout
que les citations directes des écrivains sont souvent limpides. Ainsi lorsque
la mère critique son fils pour ses habitudes dépensières, c'est par une citation
de Mme de Sévigné qu'elle en passe : " Tâche,
continua maman, de ne pas devenir comme Charles de Sévigné dont la mère disait
: 'Sa main est un creuset où l'argent fond'. "
C'est un chapitre entier, qu'Anka Muhlstein consacre à
l'anglais John Ruskin, grand voyageur et critique d'art admiré de Proust,
puisqu'il a traduit Ruskin de l'anglais au français, se livrant à ce travail
sans connaître la langue. Ayant commencé
à apprendre l'allemand avec sa grand-mère, c'était cette langue vivante qu'il
allait pratiquer dans la section Lettres avec le latin et le grec. Curieusement
une de ses premières missives de Proust, épistolier prolifique qui écrivit de nombreuses lettres,
tient en cinq lignes, en allemand adressées à sa Geliebte Goss-mutter; toutefois et l'on reste songeur à imaginer
que, selon Anka Muhlstein, s'il avait suivi des cours d'anglais au lycée, son
professeur aurait pu être Stéphane Mallarmé… Proust devait consacrer neuf ans à
Ruskin, qu'il aborde en abandonnant l'esquisse d'un premier long roman, Jean Santeuil qui fait déjà un millier
de pages et dont l'ébauche fut publié en 1952. Mais Proust n'aurait jamais pu
entreprendre la traduction de La Bible
d'Amiens, puis de Sésame et les lys
de Ruskin sans l'encouragement de sa mère qui connaît l'anglais et aussi, sans
l'aide de Marie Nordlinger, une jeune femme anglaise et artiste passionnée de
Ruskin. Le travail commence en 1899 et dure neuf ans. Entre temps lorsque
Ruskin meurt en 1900, il reçoit, en rare connaisseur du maître en France, une
commande d'un article nécrologique. Proust ne fait pas que traduire Ruskin, il
écrit des notes volumineuses, dialogue et digresse profusément. A ceux qui
s'étonnaient qu'il ne savait pas l'anglais, Proust pouvait rétorquer : "J'ai appris l'anglais quand j'avais de
l'asthme et ne pouvais parler. Je l'ai appris des yeux et ne sais ni prononcer
les mots ni les reconnaître quand on les prononce. Je ne prétends pas savoir
l'anglais. Je prétends savoir Ruskin". Ruskin alors peu connu en
France, n'est pas revendiqué directement dans son grand roman, La Recherche, écrit ultérieurement,
mais l'écrivain anglais l'aura certainement accompagné vers ce passage à
l'œuvre…
Parmi les nombreux écrivains de Proust, c'est Emile Zola qui
fait l'objet d'un emploi des plus surprenants, par l'intermédiaire de la
duchesse de Guermantes qui aime faire montre de supériorité intellectuelle. Le
rôle joué par Zola pendant l'affaire Dreyfus et l'objet de scandale qu'il fut
dans le milieu aristocratique est indéniable. Afin de déconcerter une vieille
dame, de Parme, princesse de son état et réactionnaire aux idées, la duchesse
lance que Zola est un poète ! Ajoutant, telle qu'elle en un copier-coller : "comme il grandit tout ce qu'il touche.
Vous me direz qu'il ne touche justement qu'à ce qui… porte bonheur! Mais il en
fait quelque chose d'immense ; il a le fumier épique ! C'est l'Homère de la
vidange!" Un Zola donc en figure d'Hercule, qui nettoya les écuries
d'Augias... Ce qui resterait à rapprocher de la tirade du peintre Elstir qui,
empruntant le ton vulgaire, presque ordurier plus repoussoir que modèle des
Goncourt, déclare à propos d'une peinture : "On ne pourrait pas dire si c'est fait avec de la colle, avec du rubis,
avec du savon, avec du bronze, avec du soleil, avec du caca." …
Réf : Anka Muhlstein, La
Bibliothèque de Marcel Proust, éditions Odile Jacob, 278 pages, 2012,
22€90.
jeudi 8 mai 2014
Sigmaringen de Pierre Assouline
Publié ce 8 mai... le 8 mais 1945 étant la date anniversaire de la victoire des Alliés...
En septembre 1944, alors que les Alliés débarquent en
France, un petit coin de l'Allemagne de Mme de Staël, nommé Sigmaringen, voit son
château princier des Hohenzollern réquisitionné, contraint par le IIIe
Reich Nazi d'abriter le gouvernement de Vichy : l'impénétrable Maréchal Pétain
et le président Laval, débarquent avec leurs ministres, troupes et associés, suivis de civils compromis qui logent à
leur frais en ville avec, parmi eux, l'écrivain-médecin Louis Ferdinand Céline qui est du voyage. Si tous s'accommodaient de vivre ensemble dans la spacieuse et élégante Vichy, les hôtes du château sont désormais condamnés à faire l'apprentissage de la promiscuité sous un
même toit, fut-il, celui d'un vaste palais, tandis que les rivalités dérisoires
font office d'évènements au sommet entre représentants destitués d'un état fantoche.
Huit mois durant, rien n'échappe au majordome, Stein, qui
supervise le personnel et régule le service, entre les étages et à tous les
niveaux d'une hiérarchie où les protagonistes ne sont plus que l'ombre d'eux
même, tant la fin est inéluctable. Si les exilés avaient cru être reçus en
martyr ou en héros, il n'en est rien, en ville à Sigmaringen, on leur reproche
d'être pro-allemand dans le pire sens du terme, celui de
la folie collective qui a conduit à la guerre et pire encore ce sont des
Français qui obéissent à des Allemands en replis: "tous
également piégé par leur passé, leur engagement, leurs responsabilités. Tous
dans la nasse". Mais de même que ces français plus fascistes que la
plupart des Allemand, "plus royalistes que le
roi", le majordome et le personnel de service au palais ont un sens aigu des hiérarchies et des prestiges sociaux, celles de l'aristocratie et de
la noblesse de naissance, aussi ils toisent et méprisent les manières
plébéienne des politiciens de carrière, parvenus ou rastaquouères qui se
croient "homme du monde". Finalement, serviteur de l'Etat d'un côté, serviteurs
d'un palais de l'autre, à peine transposée avec un sens de la fatalité et un
goût pour la parabole, la distinction des uns
et l'infamie des autres tiendrait au maître que l'on sert pour mieux s'élever :
"Ce sont les grandes maisons qui
font les grands majordomes. Ils ont toujours intérêt à servir des maîtres de
qualité, conditions pour être tiré vers le haut et accomplir sa vocation loin
des médiocres"…
Attendu par les plus littéraire, Pierre Assouline dépeint un Louis Ferdinand Céline entier, se démenant empêtré dans les coulisses de l'Histoire et de la littérature, à la fois médecin corps et âmes, dispensant son art auprès des plus pauvres et des damnés, irrémédiablement compromis en auteur de Bagatelle
pour un massacre, un livre antisémite parut en librairie en 1937. On retient le portrait d'un individu
de grande taille, voûté, maigre mais solide, "regard halluciné", "présence
magnétique"... Il est vrai que son
accoutrement ne passait pas inaperçu, même dans cette ville qui en avait vu
d'autres ces derniers temps : deux canadiennes superposées qui ne tenaient que
par leur crasse fermées par une ficelle pour tout ceinture des moufles, un
pantalon trop large, une casquette de chauffeur de locomotive vissée sur la
tête, une gibecière en bandoulière et dans une musette un chat dont la tête
émergeait de la boutonnière.
![]() |
| Ici le BLOG : La République des Livres de Pierre Assouline |
Sigmaringen de Pierre Assouline est un roman prudent qui
relaye en un ton juste, avec distance(s) et hauteur(s), des figures incontournables et
des événements inéluctables d'une histoire qui est défaite et délétère... C'est un
livre prétexte qui restitue, non sans prégnance et hantise, ambiances et
atmosphères en suspend, mais en rien un procès à charge ou moralisateur. L'épilogue est connu, inscrit dans la grande histoire. Habilement, en fin de volume, quatre pages, pour
treize personnalités de Vichy à Sigmaringen sont réduits à un nom et une notice
dérisoire et laconique pour dire leur arrestation ou pas. Jugés, ils se retrouvent
condamnés à la prison, parfois exécutés, suicidés ou exilés à vie…
Finalement Céline est l'un, parmi tous, des comparses de Sigmaringen qui
s'en tire le mieux, réfugié au Danemark, emprisonné puis assigné à
résidence, il est condamné à un an de prison par contumace (en son absence). En
1951, la loi d'amnistie, lui permet de rentrer s'installer à Meudon où il meurt
en 1961, on sait qu'entre temps, Jean Paulhan aura œuvré pour que Céline soit réédité dans
le giron Gallimard; en 1957, Gaston Gallimard a publié D'un château l'autre, une suite en ponctuation, où les points
d'exclamation rivalisent avec les pointillés pour relayer son séjour à Sigmaringen... Marie-Claude Jarrias
Pierre Assouline, Sigmaringen, Editions Gallimard, 21€, 368pages.
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