dimanche 24 mars 2013

Choc comique & vertiges : le grotesque moderne


Libellé de l’ouvrage  : Rémi Astruc, Vertiges grotesques. Esthétiques du « choc » comique (roman – théâtre – cinéma), Paris, Honoré Champion, coll. "Unichamp Essentiel", 2012. 216 p. Prix : 25 €.

Cinq mots clé : choc, comique, vertige, grotesque, distorsion.

L’amorce est bien trouvée, pour son livre Vertige grotesque, sous-titré Esthétique du « choc » comique, Rémi Astruc a repris à son compte, la théorie de Baudelaire sur le rire, avec ses intuitions sur le vertige du comique comme « choc » esthétique. Ce geste est d’autant plus audacieux que Baudelaire aurait lui-même renoncé à développer son article, intitulé : De l’essence du rire et généralement du comique dans les arts plastiques[1], inspiré par un spectacle de pantomime joué par une troupe anglaise de passage à Paris.

Cette forme « moderne » du comique grotesque inséparable du choc et du vertige, se signale par sa dimension spectaculaire, extravagante, son « mauvais gouts », qui deviendra le « gout du bizarre » ouvert à une longue postérité inaugurée par la deuxième génération romantique. Repéré dans les arts, en peinture, en littérature, au cinéma, « le grotesque, se joue naturellement des frontières», concept fuyant qui tient à un effet « plaisir mêlé de gêne, de honte, voire d’effroi », il résiste aux tentatives de définition, de réduction. Prenant à rebours les habitudes (de lecture, de comportement, d’interprétation), les attentes (intellectuelles, sociales, morales), il est alors perçu comme relevant d’une ambigüité constitutive qui conduit à hésiter sur son interprétation, faisant de celui-ci un phénomène problématique, oscillant entre le comique et l’inquiétant.
Franz Kafka, Samuel Beckett, Emir Kusturica, Sony Labou Tansi, Henry Miller, Philip Roth, Günter Grass, Louis Ferdinand Céline, Gabriel Garcia Marquez: écrivains du "grotesque moderne" selon Rémi Astruc dans son livre : Vertiges grotesques. Esthétiques du « choc » comique.
Afin de le différencier le grotesque d’autres formes de comique (humour noir, absurde, satire, parodie) qui paraissent proche, Rémi Astruc souligne la présence d’un  « vertige particulier qui s’empare du récepteur et le déstabilise -provisoirement du moins- par l’intrusion d’éléments (images, codes linguistiques, éléments habituellement antagonistes et exclusifs les uns des autres, etc.) qui perturbent sa perception normal et les conditions habituelles du sens. » La désorientation temporaire que provoque le grotesque avec suspension des codes, souvent moraux, qui régissent en temps normal l’existence collective, participe à une révélation du monde, en réorganisant la perception que l’on se fait du réel.

Déjouant les apparences de répertoire, « le grotesque est un mode comique des plus subtiles, en ce qu’il requiert un accord général de l’écriture et se fait vision du monde » (…) « C’est pourquoi on ne choisit pas ‘d’écrire grotesque’, on est choisi, ce qui explique que très peu d’écrivains s’imposent dans cette voie, mais ce sont toujours alors des écrivains d’importance majeure». Pour sa démonstration appliquée au XXème siècle, Rémi Astruc convoque des œuvres patrimoniales françaises et mondiales, issues de la littérature, du théâtre ou du cinéma, chaque fois du grotesque revisité avec : Frantz Kafka, Gabriel Garcia Marquez, Henry Miller, Philip Roth, Louis Ferdinand Céline, Günter Grass, Samuel Beckett, Sony Labou Tansi, Emir Kusturica.

Franz Kafka 
 La Métamorphose de Kafka, repose sur une impossibilité pourtant réalisé. La transformation du personnage principal en cafard, installe une impossibilité logique que le texte demande pourtant, de tenir pour vraie. Cet univers instable  contaminé par l’incohérence et l’imprédictibilité, égare autant le personnage principal que le lecteur, tandis que le tourbillon grotesque mine les repères connus et solides. Au fur et à mesure de sa lecture, le lecteur confronté à un sens qui se dérobe, se défait des savoirs sus ou appris, pour en établir de nouveaux auxquels se raccrocher. La mise en scène de la transformation du personnage, hybride et grotesque en ses conséquences, a pour but de déstabiliser le lecteur, en l’obligeant à exister ou à se situer en dehors des valeurs habituelles, cette recherche vers un retour à l’équilibre ou une harmonie nouvelle est à la fois pédagogique et potentiellement libératrice.

Gabriel Garcia Marquez
 Le corps grotesque du dictateur, cadavre en état décomposé retrouvé dans le palais présidentiel d’un petit pays des Caraïbe est le sujet principal du livre de Gabriel Garcia Marquez : L’Automne du patriarche. Cette découverte macabre racontée une dizaine de fois, est le départ d’évocations rétrospectives qui forment le roman. Ce corps rendu difficilement identifiable pourrait être celui du père de la patrie, corps pouvoir, proprement mythique, dont la mort défi l’entendement. Corps incohérent et contradictoire, fantasmé et spectral, hybride et donc grotesque, à qui on prête une taille de géant, un âge sans âge parce qu’il les a tous, corps ubique et thaumaturge qui accrédite son immortalité, autant que son irréalité ou sa déréalisation, forme de néant inquiétant et risible, maintenant en putréfaction et empestant le cadavre en décomposition comme tout autre corps. Un corps prétexte, toutefois, à l’écriture poétique de Garcia Marquez, qui permet au lecteur de gouter au vertige délétère et grotesque de cet autre monde, celui de la dictature militaire où règne l‘hallucination collective dont on ne se réveille que douloureusement.

Henry Miller et Philip Roth
L’essor des sciences sociales et les découvertes de la psychanalyse au XXème siècle a permis une exploration du moi et du sexe, qui a donné lieu à des récits qui ont suscité des réactions ambigües avec d’un côté, le rejet ou la censure, et de l’autre un rire confus, gêné et amer. Parmi les romanciers américains, il revenait à Henry Miller et Philip Roth de renouveler le grotesque. Pour Miller, dès son entrée en littérature, le sexe est ce qui donne le ton de ses récits, en particulier dans Tropic of Cancer, où le héros relate ses aventures sulfureuses entre prostituées et cafés parisiens. Pour Roth on citera le roman Portnoy’s Complaint, avec les confessions sexuelles extravagantes de son héros, roman qui propulse enfin son auteur vers une notoriété internationale. Chaque fois, chez ces auteurs, le sexuel est source d’irruption du grotesque dans le récit. Depuis Mikhaïl Bakhtine dans son étude sur Rabelais[2], on sait que le corps en général est un relais essentiel de l’expression grotesque tirant le spirituel vers le bas, rappelant les liens entre l’homme et la terre ou la boue, ainsi le sexe participe à la subversion grotesque, par sa propension à abolir les limites et brouiller les frontières du corps. Le grotesque sexuel tant au point de vue esthétique (le beau et le laid) qu’au point de vue éthique (le haut et le bas, l’acceptable/l’inacceptable) constitue un scandale d’autant plus choquant qu’il prend son origine dans la réalité corporelle. Mais contrairement à la littérature pornographique, Miller et Roth ne mettent pas en scène la sexualité pour elle-même. Au contraire, celle-ci n’est qu’un outil au service d’une visée, dont le grotesque se fait le véhicule en bousculant les normes littéraires en remettant en cause les hiérarchies et la séparation des genres. Chez Miller et Roth, la critique par le surgissement du grotesque, est moins une fin en soi, que l’effacement d’un certain conformisme qui ouvre un horizon moral fait d’incertitudes.

Louis Ferdinand Céline
Auto revendiqué écrivain à style et non pas à idée, dans son roman, Voyage au bout de la nuit, Céline a mis en scène le mélange improbable du style classique et de l’oralité populaire, pour une esthétique du choc. Pour Céline qui confiait dans une lettre à Léon Daudet : « Je me réjouis que dans le grotesque aux confins de la mort. Tout le reste m’est vain », de fait, la mort ou l’agonie tient une large place dans son roman (avec, les morts à la guerre, les malades à Rancy, l’avortement de la jeune fille qui tourne mal, l’assassinat de Robinson, etc). Tandis que c’est aussi tout autant sur, le corps, dans ses fonctions corporelles et rapports sexuels (petites amis de Bardamu et visites aux prostituées) autant que ses fonctions organiques excrémentielles ou digestives (vomis) que le vertige grotesque célinien opère. Les fonctions de la mort, de la sexualité, du corps étant moins : « une présence concrète directement commandée par l’intrique, que des coordonnées (au sens, mathématique d’ouverture d’un espace entre deux axes) d’une Vision comique » où l’on observe que « le corps et sa déchéance : le noble, le haut, tout ce qui serait supérieur, sérieux, et en particulier la trilogie romantique –la guerre, l’amour, la mort-, sont vus ainsi par la lorgnette du bas, du vil, de l’inférieur, et finalement du ridicule pour être ramené à la trilogie grotesque du sexe, de la nourriture, de l’excrément. »  Remarque qui trouve sa fin dans le rabaissement de l’humanité par Céline, à l’animalité : « l’amour c’est l’infini mis à la portée des caniches ». Car le renversement du monde romanesque, qui bascule dans le grotesque, n’est pas sans logique, dans un univers où l’on marche sur la tête, quand ce sont les courageux qui vont à la guerre qui sont fous (ils vont se faire tuer), et non ceux qui comme Bardamu ne veulent pas combattre. Cette perspective d’un monde à l’envers, convoyé par l’illusion de l’oralité du discours, fonctionne comme un piège pour le lecteur, qui se retrouve « mouillé » , compromis par la logique d’un Bardamu qui ne cache rien des noirceurs de son âme, qui prend l’abjecte du monde sur ses épaules, tandis qu’il confesse ses penchants peu avouables et ses petites faiblesses, malgré lui, le lecteur se voit confier sans possibilité de repli ou de réconfort, devant ce que l’on écoute pas impunément.

Günter Grass
Dans son roman Le Tambour Günter Grass, met en scène un petit garçon Oscar quasiment muet qui ne s’exprime qu’à l’aide de son tambour. A travers les tambourinements chaotiques et comiques de l’enfant prodigieux, Grass fait subir à l’Histoire de son pays des déformations grotesque qui la brouillent. Alliant l’innocence et la perversité, tel un petit Führer par la voie de la régression infantile, Oscar nie les valeurs humaines : politique, civiles, religieuses. Tandis que le roman prend l’allure d’une Apocalypse joyeuse par le travestissement carnavalesque, la violence inhumaine devient regardable, permettant enfin aux lecteurs d’approcher l’horreur du nazisme et d’en prendre la mesure à l’aune de l’imagination. Car ce roman est bien une tentative de combattre le mal par le mal, de contrer : « le grand horrible tragique par un petit horrible drôle ». En une tache de mesure du chaos, mesure de la démesure, seule la distorsion grotesque apparait comme capable de rentrer en contact avec ce qui est « tordu » et permet d’exorciser un passé qui ne peut pas passer.

Samuel Beckett
C’est une œuvre théâtrale déconcertante que Samuel Beckett propose avec Comédie, qui met en scène un trio : un homme, sa femme, sa maitresse. Enfermé dans une jarre, mis à tour de rôle sous les feux des projecteurs dans le soliloque de leur imbroglio amoureux, chacun des trois protagoniste raconte la même histoire qui se différencie par leur point de vue personnel. Portée par une vision grotesque, la pièce oscille indéfiniment entre sens et non-sens, le spectateur désarçonné balance entre comique et tragique, entre farce moralisatrice et farce absurde. Le grotesque en son refus d’arbitrer autant que de proposer un quelconque message rassurant, est une forme qui renouvelle le doute métaphysique au XXème siècle.

Soni Labou Tansi
Rémi Astruc rappelle que Nicolas Martin-Grandel, avait proposé le terme de « rires noirs » pour titre à son anthologie du grotesque africain, caractéristique d’une veine, où il s’agit de rire pour ne pas pleurer, volontiers violente, amère et crue, empreinte de scatologie et de pornographies, qui regroupe nombre d’œuvres marquantes du continent noir. Soit, un grotesque premier, exubérant, débridé, d’inspiration populaire, de dimension collective et festive, tel que le grotesque carnavalesque présenté par Bakhtine pour Rabelais. A rebours de ce qui a cour chez les romanciers négro-africains, l’œuvre Sony Labou Transi (romans, théâtre, poésie) tient d’une parole si originale, si naturellement, foncièrement grotesque, que l’on a envie de parler d’un grotesque supérieur « absolu ». Un grotesque novateur qui atteint un degré de bouffonnerie tel, qu’il se fait transcendantal, avec à la clé une invention ou vision singulière du monde, qui passe par l’émotion, avant la moquerie, en étant ludique, comme détachée du réel, réussissant son  émancipation des carcans convenu du comique hégémoniques autant que de son Histoire chargée, qui s’écrit trop souvent sur le mode du « nous » politique. Prolongeant le chemin tracé par ses devancier mais, mais engagé dans une voie qui lui est propre, tout en ayant pris en compte les leçons de l’inquiétude individuelle à la façon de Kafka et de Beckett, Sony Labou Tansi est « peut-être le seul exemple de grotesque vraiment jubilatoire de la modernité ».

Emir Kusturica
Le film Underground, qui a valu à son metteur en scène sa seconde palme d’or à Canne, en 1995, est l’histoire grotesque d’un trio amoureux, une femme et ses deux amants, à travers laquelle on donne à lire métaphoriquement l’Histoire de la Yougoslavie, depuis l’invasion allemande de 1941 à la guerre civile Serbo-Croates des années 1990. Poussé à se cacher dans un souterrain par son rival, Blacky et ses hommes vont rester enfermés pendant plus de vingt ans, entretenus dans l’illusion que la Yougoslavie est toujours occupée. L’esthétique grotesque du film tient d’un joyeux désordre, constitué du renversement du haut et du bas, du mélange du sublime (mariée flottant dans les airs) et du vulgaires (Marco humant la rose plantée dans la raie des fesses de la prostituée), avec force renfort de gros plans qui déforment les visages tels des démons grimaçants, démultiplient les actions simultanées, proposent des plans vertigineux en contre plongée… Cependant, tandis que Kusturica cherche à dénoncer les films de propagande en aplatissant le vrai et le faux, le bien et le mal, en les parodiant aussi joliment que vertigineusement, les spectateurs sont immergés dans un effet de nostalgiques fascination qui efface les nuances du message morale, où la démocratie apparait au final bien peu enviable. Preuve que l’esthétique grotesque peut aussi se mettre au service du monde le plus réactionnaire. Cette dimension conservatrice est d’ailleurs le propre du grotesque carnavalesque, avec simulacre de retournement des pouvoirs, pour mieux restaurer l’ordre sur des bases plus solides. Plus encore, à l’instar de l’enseignement du mythe de la caverne de Platon, le récit grotesque peut être extrêmement pessimiste, à plusieurs titres, d’abord parce qu’étymologiquement « grotesque » (du mot grotte) désigne à l’origine les peintures découvertes en sous-sol lors des fouilles dans la villa Néron et ensuite, parce qu’à la fin du mythe de Platon, le philosophe qui invite les autres hommes au fond de la caverne à se retourner et à regarder directement la Vérité qui vient du monde  du dehors, est finalement (on l’oublie) mis à mort, parce que les hommes préfèrent en fin de compte continuer à contempler les illusions au fond du trou.

Conclusion
Le vertige propre au grotesque moderne engendré par le vacillement des catégories mentales résulte des efforts des hommes de tirer un sens de tout ce qui se présente à eux et même de ce qui manifestement n’en a pas, voire de ce qui relève de l’impossibilité de faire sens. Si le grotesque permet de figurer l’irréel, le contre-nature, l’impossible rendu possible, en subvertissant l’ordre de la réalité, c’est que sa problématique dépasse la  question purement esthétique de la représentation.  

Alors que le grotesque est souvent une catégorie de l’analyse littéraire (rangé au côté de l’ironie, de la satire, de l’humour), on a beau jeu de remarquer, que cette catégorisation est approximative, tant ce qui touche au grotesque brouille les partitions. En effet, le grotesque n’est exclusif ni du comique ou du tragique, ni du sens ou du non-sens, ni du réalisme ou du fantastique. De plus le grotesque ne connait pas la neutralité qui est la base de l’analyse scientifique, son histoire est jalonné de jugement de valeurs et de prise de positions violentes : rejet ou censure pour Miller, polémique et appel au boycott dans les journaux à la sortie du film Underground de Kusturica. Enfin, si les études critiques de théâtres ou de romans convoquent volontiers le grotesque, c’est en oubliant que ce concept n’est pas propre à la littérature en ce qu’il transcende les disciplines artistiques. De plus, par son origine picturale le grotesque s’identifie à des motifs (de présence de formes d’hybridité, de monstres, de métamorphoses) ou des compositions (d’enchevêtrements, d’inversions, de proliférations ou d’exténuations) comme autant de caractéristiques superficielles, platement décoratives ou ornementales, qui ne rendent pas compte de ses enjeux véritable.

En littérature, si le grotesque découle moins de la référence immédiate du signifiant qui l’exprime, que du signifié distant auquel il renvoie; si le grotesque échappe aux définitions de composition du récit, d’organisation et de déroulement de l’intrigue, de littérarité et de poéticité, c’est que le grotesque, dans sa production et réception, tient d’une dimension autre, lié aux individus entre eux, à leur vie commune, autant qu’à l’ordre du monde qui entoure leur existence. A ce titre l’anthropologie tel qu’illustré par Bakhtine avec le carnavalesque et la psychanalyse (où le grotesque s’interprète comme l’irruption du ça) font de ces deux disciplines, des outils de choix pour la littérature comparée. Au final, au-delà de son effet de choc et de vertige inhérent, le grotesques moderne renvoi le chercheur à une étude complexe et pluridisciplinaire du rapport que l’œuvre entretient avec son environnement politique et culturel, un ensemble inscrit dans une temporalité, une histoire, un contexte.     Marie-Claude Jarrias (Janvier 2013)

[1]  In Œuvre Complète, Paris, éditons de Claude Pichois, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1961, p383 ou 1976, T2 p525..
[2] Bakhtine Mikhaïl, L’œuvre de François Rabelais et la culture populaire au Moyen-âge et sous la Renaissance, trad. du russe par Andrée Robel, Paris, Gallimard, 1970.