Il était metteur en scène, il est devenu cinéaste. Aujourd’hui qualifié de noms d’oiseaux : «électron libre », « franc tireur », « trublion » du cinéma français ; il est un professionnel atypique dans un art qui est une grande industrie, où Alain Cavalier présente et se présente désormais comme « Le Filmeur ».
Pendant 10 ans, de 1994 à 2005, Alain Cavalier accumule une masse de documents, filmés au jour le jour, qui a l’épreuve du montage donne un film de 140 minutes standard afin de permettre, sa possible diffusion dans les salles.
Accédant à la sélection officielle de Canne 2005, Le Filmeur obtient dans la catégorie un certain regard le Prix de L’Intimité. Un prix que l’on croirait inventé pour l’occasion, tant il y a de proximité et donc d’intimité entre celui qui filme et ce qu’il film : le Filmeur, et le spectateur qui reçoit sans effets spéciaux, sans artifices, sans intermédiaires, sans gène non plus, ni propos déplacés, les commentaires chuchotés comme autant de confidences in situ au creux de la camera, et donc au creux de chaque oreille, au fur et à mesure que les images sont restituées sur l’écran.
Avec des moyens réduits à sa plus simple expression, le film va de dépouillement en dépouillement. Dépouillement filial où chaque retrouvaille avec le parent âgé et aussi un adieu et progression vers le deuil, « peut être la dernière fois ». Dépouillement ou déshabillage autour de sa compagne (charmante Françoise Widhoff) avec la question de la pudeur, et l'impudeur, où la vie privée et corps physique dévoilée vont de pair (car c'est avec ses tentative de déshabillages, qui ne sont pas seulement métaphoriques que le film est un film, là, l’histoire de base : un homme et une femme). Dépouillement encore, avec la décision et volonté, progressivement mûrit de se montrer enfin, soi même dans son propre film et d’en être matériellement comme empêché par une maladie défigurante, où le sujet/objet de l’expérience qui se dévêt, est dépecé dans sont propre être biologique, puisque, tel un écorché vif, Alain Cavalier est ouvert et recousu au gré des opérations chirurgicales qu’il subit. Initialement éludées, puis minimisées, ces péripéties deviennent par la force des choses de plus en plus réelles et concrètes.
Mais Alain Cavalier en son film, c'est encore tout autre chose, avec des rencontres notamment celle de l'artiste Christian Boltanski, puis l’histoire posthume du lycéen de Buffon Jean Arthus résistant fusillé, et aussi un hommage impertinent et récurent à Claude Sautet, celui « qui filmait les cafés comme personne ».
Nulle complaisance, ni pathos pour celui qui film, ni voyeurisme, ni mal aise pour celui qui regarde. Alain Cavalier a trouvé la bonne distance, le bon angle, et l’éclairage qu’il faut, le tempo et le rythme juste. Par son ton, sa respiration, ses tours et ses détours, ses pauses, ses accélérations et ses décélérations, la qualité des couleurs, les contrastes nécessaires, d’entre les sons et les bruits… les chuchotements du Filmeur s’imposent devant le réenchantement sans cesse recommencé du monde : là, un rayon de soleil au seuil de la porte, au petit matin ; ici, l’oiseau familier qui s’apprivoise, … et toutes les questions sans réponses et les traits d’humour omniprésents parce qu’il est encore heureux de pouvoir se comparer à Eléphant man quand on ne ressemble plus à rien…
Le Filmeur sorti des rails tracées d’avance, a trouvé hors des sentiers battues une voie qui est de toute évidence. MCJ (2005)
