jeudi 8 mai 2014

Sigmaringen de Pierre Assouline

Publié ce 8 mai... le 8 mais 1945 étant la date anniversaire de la victoire des Alliés...


En septembre 1944, alors que les Alliés débarquent en France, un petit coin de l'Allemagne de Mme de Staël, nommé Sigmaringen, voit son château princier des Hohenzollern réquisitionné, contraint par le IIIe Reich Nazi d'abriter le gouvernement de Vichy : l'impénétrable Maréchal Pétain et le président Laval, débarquent avec leurs ministres, troupes et associés, suivis de civils compromis qui logent à leur frais en ville avec, parmi eux, l'écrivain-médecin Louis Ferdinand Céline qui est du voyage. Si tous s'accommodaient de vivre ensemble dans la spacieuse et élégante Vichy, les hôtes du château sont désormais condamnés à faire l'apprentissage de la promiscuité sous un même toit, fut-il, celui d'un vaste palais, tandis que les rivalités dérisoires font office d'évènements au sommet entre représentants destitués d'un état fantoche.

 Huit mois durant, rien n'échappe au majordome, Stein, qui supervise le personnel et régule le service, entre les étages et à tous les niveaux d'une hiérarchie où les protagonistes ne sont plus que l'ombre d'eux même, tant la fin est inéluctable. Si les exilés avaient cru être reçus en martyr ou en héros, il n'en est rien, en ville à Sigmaringen, on leur reproche d'être pro-allemand dans le pire sens du terme, celui de la folie collective qui a conduit à la guerre et pire encore ce sont des Français qui obéissent à des Allemands en replis: "tous également piégé par leur passé, leur engagement, leurs responsabilités. Tous dans la nasse". Mais de même que ces français plus fascistes que la plupart des Allemand, "plus royalistes que le roi", le majordome et le personnel de service au palais ont un sens aigu des hiérarchies et des prestiges sociaux, celles de l'aristocratie et de la noblesse de naissance, aussi ils toisent et méprisent les manières plébéienne des politiciens de carrière, parvenus ou rastaquouères qui se croient "homme du monde". Finalement, serviteur de l'Etat d'un côté, serviteurs d'un palais de l'autre, à peine transposée avec un sens de la fatalité et un goût pour la parabole, la distinction des uns et l'infamie des autres tiendrait au maître que l'on sert pour mieux s'élever : "Ce sont les grandes maisons qui font les grands majordomes. Ils ont toujours intérêt à servir des maîtres de qualité, conditions pour être tiré vers le haut et accomplir sa vocation loin des médiocres"…

Attendu par les plus littéraire, Pierre Assouline dépeint un Louis Ferdinand Céline entier, se démenant empêtré dans les coulisses de l'Histoire et de la littérature, à la fois médecin corps et âmes, dispensant son art auprès des plus pauvres et des damnés, irrémédiablement compromis en auteur de Bagatelle pour un massacre, un livre antisémite parut en librairie en 1937. On retient le portrait d'un individu de grande taille, voûté, maigre mais solide, "regard halluciné", "présence magnétique"... Il est vrai que son accoutrement ne passait pas inaperçu, même dans cette ville qui en avait vu d'autres ces derniers temps : deux canadiennes superposées qui ne tenaient que par leur crasse fermées par une ficelle pour tout ceinture des moufles, un pantalon trop large, une casquette de chauffeur de locomotive vissée sur la tête, une gibecière en bandoulière et dans une musette un chat dont la tête émergeait de la boutonnière.

Ici le BLOG :
La République des Livres 
de Pierre Assouline
Sigmaringen de Pierre Assouline est un roman prudent qui relaye en un ton juste, avec distance(s) et hauteur(s), des figures incontournables et des événements inéluctables d'une histoire qui est défaite et délétère...  C'est un livre prétexte qui restitue, non sans prégnance et hantise, ambiances et atmosphères en suspend, mais en rien un procès à charge ou moralisateur. L'épilogue est connu, inscrit dans la grande histoire. Habilement, en fin de volume, quatre pages, pour treize personnalités de Vichy à Sigmaringen sont réduits à un nom et une notice dérisoire et laconique pour dire leur arrestation ou pas. Jugés, ils se retrouvent condamnés à la prison, parfois exécutés, suicidés ou exilés à vie… 

Finalement Céline est l'un, parmi tous, des comparses de Sigmaringen qui s'en tire le mieux, réfugié au Danemark, emprisonné puis assigné à résidence, il est condamné à un an de prison par contumace (en son absence). En 1951, la loi d'amnistie, lui permet de rentrer s'installer à Meudon où il meurt en 1961, on sait qu'entre temps, Jean Paulhan aura œuvré pour que Céline soit réédité dans le giron Gallimard; en 1957, Gaston Gallimard a publié D'un château l'autre, une suite en ponctuation, où les points d'exclamation rivalisent avec les pointillés pour relayer son séjour à Sigmaringen...  Marie-Claude Jarrias

Pierre Assouline, Sigmaringen, Editions Gallimard, 21€, 368pages.