mercredi 14 mai 2014

La Bibliothèque de Marcel Proust



Mme de Sévigné en sésame ouvre-toi
chez Proust

Au premier abord, il en va chez les personnages de Proust comme de la vraie vie et la quatrième de couverture donne envie : "[…] chacun se définit presque par ce qu'il lit ou ne lit pas, par sa façon de lire et même de parler des livres."

C'est une lecture en diagonale que l'on choisira d'opérer sur le dernier livre d'Anka Muhlstein : La Bibliothèque de Marcel Proust, en demandant à Mme de Sévigné de nous servir de fil conducteur. Mais curieusement, rayon bibliothèque dans l'appartement de Proust, il est paradoxal de savoir que les livres ne sont pas rangés… sur les étagères. Non. En effet lorsque Proust quitte l'appartement familial à la mort de sa mère en 1905, à trente-quatre ans, et qu'il s'installe boulevard Haussmann les caisses de livres emportées ne furent jamais déclouées. Tout le reste de sa vie, il devait se plaindre à ses amis de ces caisses qui encombrent sa salle à manger, empruntant les livres les plus courants, regrettant de ne pas les avoir sous la main. Et plutôt que de thésauriser les livre achetés, un dernier Sainte-Beuve ou un Mérimée, il préfère les prêter à un ami en lui recommandant de lui garder au cas où il en aurait besoin :" Chez moi il se perdrait".

Les amis de Proust prétendaient qu'il avait tout lu et n'avait rien oublié. Selon la formule d'Anka Muhlstein, "Proust semble incapable de créer un personnage sans lui mettre un livre entre les mains". Au bilan : deux cent personnages autour desquels gravitent une soixantaine d'écrivains. Dès sa première tentative de roman, dans Jean Santeuil, il écrivait qu' "un auteur que l'on aime devient une sorte d'oracle que nous aimons à consulter sur tout"…

C'est d'abord l'influence de Chateaubriand avec l'évocation du chant de la grive qui fait surgir le passé, à l'instar de la madeleine; influence encore, plus diffuse, de Baudelaire avec son attachement à la mère et son indétermination qui lui permet d'envisager son livre de La Recherche, tandis que Mme de Sévigné et Saint-Simon (Racine et Balzac, d'autres encore) servent avant tout à étoffer les personnages avec des citations dans les dialogues.

Proust est convaincu que "chaque écrivain est obligé de faire sa langue, comme chaque violoniste est obligé de faire son 'son' […]. " Toutefois la connaissance intime d'un auteur n'est pas sans risques de contamination par imitation. Aussi pour se "purger"(sic), très tôt, il se serait mis à faire des pastiches pour faire sortir de sa tête les tics et les rythmes de Balzac ou de Flaubert. Dans sa Recherche, il utilisera cette aptitude en dotant certains personnages de tours qui évoquent ceux d'écrivains célèbres. Ainsi la préciosité de M. Legradin le voisin à Combray doit beaucoup aux Goncourt et Bergotte qui incarne l'écrivain s'inspire d'Anatole France. Proust justifiera même cet art mimétique dans le langage de Françoise, la bonne de la famille, paysanne provinciale, demeurée ancré dans un monde archaïque qui évoque des coutumes et des modes de pensées disparues. Un peu comme Monsieur Jourdain qui faisait de la prose sans le savoir, Proust insinue qu'elle utilise tout naturellement des tournures du passé que Saint-Simon ou Mme de Sévigné n'auraient pas désavouées...

Aux yeux de Proust, il n'y a pas de pire lecteur que celui qui juge les auteurs sur leur conduite en société, on sait qu'il fustigera Sainte-Beuve (par ailleurs auteur d'un essais sur Mme de Sévigné) qui prétendait qu'on ne pouvait pas juger de la valeur de l'œuvre d'un homme si on ne connaissait pas son caractère, ses opinions morales, ses habitudes religieuses et son comportement général.

Alors que les personnages mauvais lecteurs, symbolisent un défaut intellectuel ou moral, "Il existe -selon Anka Muhlstein- dans La Recherche des lecteurs passionnés et intelligents. Ils constituent ce que Proust appelle "une franc-maçonnerie des Lettres", une société secrète qui permet une complicité immédiate et parfois surprenante entre ses membres."  En effet, c'est par la connaissance intime et directe avec des auteurs de prédilection que des affinités profondes se dévoilent. Ainsi Saint-Simon rapproche Swann l'élégant, au grand-père terre à terre. Balzac est un trait d'union entre Swann et Charlus l'inverti (double de Vautrin). Surtout, c'est une conversation sur Mme de Sévigné avec Charlus que la grand-mère se découvre de la sympathie pour le baron aux dehors si irascibles…

Avec Proust, le personnage de Charlus est inséparable de Balzac certes, mais surtout de Saint-Simon et, en ce qui nous concerne, de Mme de Sévigné, des écrivains qui lui donne un titre et un pedigree aristocratique autant que littéraire; quant à elle, la grand-mère reste exclusivement associé à de Mme de Sévigné, symbole littéraire de l'amour maternel, qui dépeint le lien qui l'unit à sa fille et son petit-fils… Pour la Grand-mère et pour Charlus, cet amour pour sa fille est absolu, aussi ils ne remettent pas en cause l'affection de Mme de Sévigné contrairement à de tant de lecteurs qui considèrent que le sentiment de la mère pour sa fille est exagérée. Une interprétation si commune, que chacun apprécie dans l'autre cette vérité partagée a contrario de tous. Cette reconnaissance mutuelle est un moment révélateur de La Recherche, on sait que Charlus laissera inconsciemment percer sa sensibilité et vulnérabilité d'inverti, en coïncidant avec lui-même auprès la grand-mère, se dévoilant à son insu à la grand-mère et au lecteur perspicace.

Marcel Proust, sa mère, son frère Robert
Il reste que l'affection que la grand-mère et Charlus reconnait à Mme de Sévigné envers sa fille, se nourrit et nourrit le portrait intime de Proust en lien avec sa propre mère et sa grand-mère, on sait que le Narrateur, celui que dit Je, se prénomme aussi… Marcel. Si les personnages sont composites et parfois à clef, quelques transparents qu'ils soient, l'on peut dire que tout du long de La Recherche les personnages proustiens sont envahis, imbibés, infusés par les livres, composante intrinsèque qui contribue au succès de cette œuvre…

S'il faut du temps et de l'énergie pour lire et connaître Saint-Simon, une quarantaine de volumes ou Mme de Sévigné dont la correspondante complète en éditions de la Pléiade comporte trois tomes, il est rassurant et sans dommages de savoir que Proust ne connaissait vraisemblablement Mme de Sévigné que par une éditions de lettres choisies et bons morceaux... De même que la méconnaissance des références littéraires n'est pas dommageable, surtout que les citations directes des écrivains sont souvent limpides. Ainsi lorsque la mère critique son fils pour ses habitudes dépensières, c'est par une citation de Mme de Sévigné qu'elle en passe : " Tâche, continua maman, de ne pas devenir comme Charles de Sévigné dont la mère disait : 'Sa main est un creuset où l'argent fond'. "

C'est un chapitre entier, qu'Anka Muhlstein consacre à l'anglais John Ruskin, grand voyageur et critique d'art admiré de Proust, puisqu'il a traduit Ruskin de l'anglais au français, se livrant à ce travail sans connaître la langue. Ayant  commencé à apprendre l'allemand avec sa grand-mère, c'était cette langue vivante qu'il allait pratiquer dans la section Lettres avec le latin et le grec. Curieusement une de ses premières missives de Proust, épistolier prolifique qui écrivit de nombreuses lettres, tient en cinq lignes, en allemand adressées à sa Geliebte Goss-mutter; toutefois et l'on reste songeur à imaginer que, selon Anka Muhlstein, s'il avait suivi des cours d'anglais au lycée, son professeur aurait pu être Stéphane Mallarmé… Proust devait consacrer neuf ans à Ruskin, qu'il aborde en abandonnant l'esquisse d'un premier long roman, Jean Santeuil qui fait déjà un millier de pages et dont l'ébauche fut publié en 1952. Mais Proust n'aurait jamais pu entreprendre la traduction de La Bible d'Amiens, puis de Sésame et les lys de Ruskin sans l'encouragement de sa mère qui connaît l'anglais et aussi, sans l'aide de Marie Nordlinger, une jeune femme anglaise et artiste passionnée de Ruskin. Le travail commence en 1899 et dure neuf ans. Entre temps lorsque Ruskin meurt en 1900, il reçoit, en rare connaisseur du maître en France, une commande d'un article nécrologique. Proust ne fait pas que traduire Ruskin, il écrit des notes volumineuses, dialogue et digresse profusément. A ceux qui s'étonnaient qu'il ne savait pas l'anglais, Proust pouvait rétorquer : "J'ai appris l'anglais quand j'avais de l'asthme et ne pouvais parler. Je l'ai appris des yeux et ne sais ni prononcer les mots ni les reconnaître quand on les prononce. Je ne prétends pas savoir l'anglais. Je prétends savoir Ruskin". Ruskin alors peu connu en France, n'est pas revendiqué directement dans son grand roman, La Recherche, écrit ultérieurement, mais l'écrivain anglais l'aura certainement accompagné vers ce passage à l'œuvre…

Parmi les nombreux écrivains de Proust, c'est Emile Zola qui fait l'objet d'un emploi des plus surprenants, par l'intermédiaire de la duchesse de Guermantes qui aime faire montre de supériorité intellectuelle. Le rôle joué par Zola pendant l'affaire Dreyfus et l'objet de scandale qu'il fut dans le milieu aristocratique est indéniable. Afin de déconcerter une vieille dame, de Parme, princesse de son état et réactionnaire aux idées, la duchesse lance que Zola est un poète ! Ajoutant, telle qu'elle en un copier-coller : "comme il grandit tout ce qu'il touche. Vous me direz qu'il ne touche justement qu'à ce qui… porte bonheur! Mais il en fait quelque chose d'immense ; il a le fumier épique ! C'est l'Homère de la vidange!" Un Zola donc en figure d'Hercule, qui nettoya les écuries d'Augias... Ce qui resterait à rapprocher de la tirade du peintre Elstir qui, empruntant le ton vulgaire, presque ordurier plus repoussoir que modèle des Goncourt, déclare à propos d'une peinture : "On ne pourrait pas dire si c'est fait avec de la colle, avec du rubis, avec du savon, avec du bronze, avec du soleil, avec du caca."

Les connaissant bien pour les avoir pratiqué, Proust n'a pas toujours été un classique; un classique qui a sa façon résume et solde l'héritage des classiques antérieurs. Il avait la conviction qu'un talent nouveau est rarement reconnu immédiatement, citant en exemple les Baudelaire ou Manet qui, en leur temps, avaient bataillé avant la reconnaissance du public…    mcjarrias


Réf : Anka Muhlstein, La Bibliothèque de Marcel Proust, éditions Odile Jacob, 278 pages, 2012, 22€90.